le 09 Février 2010
 Le Kebra Negast
KEBRA NEGAST :
La légende du Roi Salomon
et de la Reine de Saba



Composé par des scribes à l’aube du XIVème siècle, le Kebra Negast (la « Gloire des Rois ») est un récit épique retraçant la rencontre entre Makéda, la reine de Saba et le roi d’Israël, Salomon, fils de David. Ce mythe fondateur de l’Abyssinie médiévale a largement inspiré la spiritualité rasta.
Texte sacré éthiopien, le Kebra Negast (on trouve aussi les graphies Kebra Nagast, Kebre Negest ou encore Kabra Nagast) fût sans doute compilé par des scribes tigréens entre la fin du treizième et le début du quatorzième siècle de notre ère. Ce récit reprend en partie la légendaire rencontre entre la reine de Saba et le roi Salomon telle qu’elle est décrite dans la Bible. Cette épopée abyssinienne, écrite en Guèze, la langue liturgique éthiopienne, s’inspirerait de l’Ancien Testament, du Coran, de certains passages talmudiques et de divers textes deutérocanoniques.

Un Mythe Fondateur

Avec le Fetha Negast (« Loi des Rois »), le Kebra Negast constituent le substrat livresque sur lequel ont germé toutes les grandes légendes éthiopiennes, et au premier rang desquelles figure bien sûr celle de la reine de Saba. En dépit d’une littérature prolifique, l’histoire de la reine de Saba demeure sujette à caution. Certains archéologues vont en effet jusqu’à mettre en cause l’idée même de son existence. La localisation exacte de son royaume est, lui aussi, l’objet de savantes querelles de spécialistes : Abyssinie, Yémen, Arabie du Sud (dite « Arabie heureuse »)… Pour simplifier, les chercheurs accréditant l’existence historique de la reine lui attribuent deux origines possibles : l’une africaine, l’autre arabo-yéménite. Une piste de recherche plus récente semble avoir retrouvé sa trace dans des inscriptions sudarabiques datant de l’époque préislamique. En bref, il apparaît plus que jamais hasardeux de conclure pour l’une ou l’autre de ces thèses. Le mystère reste entier, et la reine de Saba de traverser toutes les traditions sans jamais livrer ses secrets. La reine légendaire est une figure interreligieuse : on la retrouve en effet dans le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam (ainsi que dans divers courants kabbalistiques, alchimiques, théosophiques et franc-maçonniques). Elle apparaît notamment dans l’Ancien Testament (Premier Livre des Rois : 1 à 13) : « La reine de Saba apprit la renommée de Salomon de par le Nom de Yahvé et vint éprouver celui-ci par des énigmes. Elle arriva à Jérusalem avec une très grande suite, des chameaux chargés d’aromates, d’or en énormes quantité et de pierres précieuses. Quant elle fût arrivée auprès de Salomon, elle lui proposa tout ce qu’elle avait médité, mais Salomon l’éclaira sur toutes ces questions et aucune ne fût pour le roi un secret qu’il ne pût élucider. Lorsque la reine de Saba vit toute la sagesse de Salomon (…) elle dit au roi : « Ce que j’ai entendu dire sur toi et ta sagesse dans mon pays était donc vrai ! (…) Béni soit Yahvé ton Dieu qui t’a montré sa faveur en te plaçant sur le trône d’Israël ; c’est parce que Yahvé aime Israël pour toujours qu’il t’a établi roi, pour exercer le droit et la justice. » En filigrane de ces versets, cet extrait suggère le renoncement de la reine aux paganisme (il est dit que les sabéens vénéraient des déités lunaires et solaires) et sa soumission au monothéisme.

Makéda la Reine de Saba

L’exemplarité de cette conversion est mise en avant par Jésus Christ dans le Nouveau Testament : « La reine du Midi se lèvera lors du Jugement avec cette génération et elle la condamnera, car elle vint des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon, et il y a ici plus que Salomon ! » C’est sous le nom de Blakis que la reine de Saba apparaît dans le Coran et notamment dans la sourate XXVII (versets 15 à 45). La problématique religieuse est reprise ici sous un angle légèrement différent : « La huppe ne tarda pas à venir, et s'adressa à Salomon en disant : « J'ai acquis la connaissance qui te manque ; j'arrive du pays de Saba ; je t'en rapporte des nouvelles exactes. J'y ai vu une femme régner sur un peuple ; elle possède toutes sortes de choses ; elle a un trône magnifique. J'ai vu qu'elle et son peuple adoraient le soleil à côté de Dieu : Satan a embelli ce genre de culte à leurs yeux ; il les a détournés de la vraie voie (…) » Plus loin dans la même sourate, la reine Balkis se convertit à la religion professé par Salomon : « Seigneur, j'avais agi uniquement envers moi-même en adorant les idoles ; maintenant, je me résigne, comme Salomon, à la volonté de Dieu, maître de l'univers. » Dans la tradition judaïque, elle occupe une place plus ambivalente. Sa nature oscille entre la sagesse et une inclination démoniaque. Ce dernier aspect transparaît en effet dans certains écrits rabbiniques (sous le nom de Bilgis) et les apocryphes salomoniens. Quoi qu’il en soit, Makéda, Balkis ou encore Bilgis sont une et même figure féminine, présente dans les grandes religions du Livre. L’abandon des anciennes divinités au profit d’un Dieu unique est explicitement transcrit dans le Kebra Negast comme suit : « Et les cœurs des hommes brillèrent à la vue de Sion, l’arche de la loi de Dieu. Le peuple d’Ethiopie rejeta ses idoles, et il vénéra son Créateur. Et les Ethiopiens abandonnèrent leurs travaux et adorèrent la justice et la droiture que Dieu prônait. Ils abandonnèrent leurs anciennes fornications et choisirent la pureté à la vue de la Sion céleste dans le tabernacle. Ils renoncèrent à la divination et à la magie et choisirent le repentir et les pleurs pour l’amour de Dieu. Ils renoncèrent à l’augure et à l’usage des présages et se tournèrent pour écouter Dieu et lui rendre des sacrifices. Ils abandonnèrent les dieux démons, et choisirent le service et la louange de Dieu. »

L’Ethiopie, la « Nouvelle Sion »

La reine de Saba prend une dimension toute particulière dans le Kebra Negast en ce que sa rencontre avec Salomon, et le fruit de leur union (Ménélik Ier), fondent la dynastie des empereurs salomonides. Selon la légende relatée par le Kebra Negast, Ménélik se serait emparé des Tables de la Loi (le Tabot pour les abyssins) et les auraient convoyé en Ethiopie. Les Falashas (terme signifiant « exilés »), les juifs noirs seraient, si l’on en croit certaines sources, les descendants des prêtres lévites ayant accompagné Ménélik lors du transport de l’Arche. Ce transfert implique ici une relocalisation de la Terre Sainte. Sion n’est plus Israël mais bien l’Ethiopie, qualifiée selon les circonstances de « seconde Sion » ou de « nouvelle Sion ». Chez les rastas, nous trouvons également l’expression de « new Jahrusalem ». Ce déplacement du caractère sacré de l’Arche d’Alliance est retracé de la manière suivante dans la Gloire des Rois : « Car Dieu avait accueilli les peuples perdus et il avait repoussé Israël, parce que Sion avait été emmenée loin d’Israël et était apparue en Ethiopie, là où Dieu désirait que Sion demeure. » Selon les dires des Ethiopiens eux-mêmes, l’Arche d’Alliance serait toujours entreposé dans la chapelle Sainte Marie de Sion à Axoum. A son retour en Ethiopie, Ménélik est intronisé Roi des Rois et c’est lui qui inaugure la longue lignée dynastique dont Haïlé Sélassié Ier se réclamera par la suite : « Garde le royaume que je t’ai donné. J’ai fait roi celui que Dieu a fait roi. J’ai choisi celui que Dieu a élu comme étant le gardien de son tabernacle (…) Et c’est ainsi que fut renouvelé le royaume de David, le fils de Salomon, roi d’Israël, dans la capitale, sur le Mont Makéda, dans la maison de Sion, où la loi fut établie pour la première fois par le roi d’Ethiopie. » Encore une fois, les noms changent souvent : ici Ménélik est renommé David. De la même façon, la reine de Saba est parfois dénommé « reine d’Hazeb ». En traversant la mer rouge, l’Arche confère une portée élective au peuple éthiopien : « Et le peuple d’Ethiopie était aimé de Dieu car le Sauveur du Monde, Son Fils , était vénéré par eux. » En d’autres termes, il ne s’agit pas là d’un simple déplacement géographique mais d’une véritable re-Création. Le Kebra Negast est très clair sur ce point : « Le royaume de David s’est recrée sur la montagne Makéda, la Maison de Sion, où le Lois ont été établies pour la première fois par le Roi d’Ethiopie et où elles fleurissent grâce à la dévotion du peuple. »

Haïlé Sélassié Ier et la Dynastie Salomonique

Texte canonique, le Kebra Negast institue Ménélik Ier, fils de Makéda et de Salomon, comme étant le fondateur de la dynastie salomonique : les salomonides. Son ascendance davidique témoigne de son attachement à Dieu et il en va de même pour sa descendance. A l’origine, il semble que le Kebra Negast ait été composé dans l’intention de légitimer l’accession au trône de Yekuno Amlak (« que Dieu lui vienne en aide »), souverain qui se réclame de la dynastie salomonique et de discréditer du même coup la dynastie renversée des Zagoues.
Le couronnement d’Haïlé Sélassié, 225ème descendant de Salomon, s’inscrit dans le prolongement de ce même lignage comme le stipule l’article 2 de la Constitution éthiopienne de 1955 : « Sa dignité Impériale doit rester constamment fidèle à la lignée ininterrompue qui le ratache à la dynastie de Ménélik I, fils de la Reine d’Ethiopie, la Reine de Saba, et du Roi Salomon de Jérusalem. » En conséquence, l’empereur éthiopien s’apparente à un monarque de droit divin. Réinterprété et amplifié, ce statut du « Roi des rois » fut l’objet d’une véritable déification chez les rastas. Malgré les objections des archiprêtres de l’Eglise Orthodoxe Ethiopienne, force est de reconnaître que le Kebra Negast prête manifestement le flanc à ce type d’ « extrapolation hérétique ».

« Ithiopia » : Axis Mundi

Royaume sacré, sanctifié par la présence de l’Arche d’Alliance, l’Ethiopie devient aux yeux des rastas la nouvelle « Irusalem ». Par extension métonymique, c’est toute l’Afrique qui hérite de cette portée divine. Le patriarche Jah Bones s’en explique « Pour les rastas, l’Afrique représente Sion, le ciel et le paradis ». Théologiquement, la lecture rastafarienne du Kebra Negast va bien au-delà de l’interprétation de l’Eglise Orthodoxe Ethiopienne (EOC). Là où l’herméneutique copte éthiopienne consacre leur territoire et authentifie la longue lignée salomonique, les rastas vont quant à eux beaucoup plus loin : « Notre Dieu c’est l’Afrique ». Cette phrase de l’elder Ras Clavel résume parfaitement cette vision absolue et contraste fortement avec l’orthodoxie restrictive des chrétiens d’Ethiopie. En redécouvrant le Kebra Negast, la communauté rastafarienne comble les vides du texte biblique. Ainsi, si « la bible n’est pas entièrement fiable », selon leurs propres termes, il convient dès lors de se référer à un ensemble de textes additionnels (le Kebra Negast, The Holy Piby, certains apocryphes…) pour compenser les erreurs délibérées et les pages blanchies par les traducteurs de la Bible. Ce corpus intertextuel qui fonde l’interprétation rasta, jugé au mieux « hétérodoxe » et au pire comme une « grave hérésie » par les dignitaires coptes, tente de retrouver cette « moitié de l’histoire » détournée de sons sens originel ou tout simplement spoliée par les « copistes romains ». Concept topopsychologique, l’Ethiopie revêt de multiples dimensions chez les rastas : Alma Mater, Jardin d’Eden, Sion, Terre Promise, Paradis Perdu, axis mundi, Terre Sainte et berceau de l’humanité… Zion I we want to go!

Dossier paru dans Ragga n°38 (février 2003), pp. 29-32.
Texte de Boris Lutanie




Le livre « Jah Rastafari : abécédaire du mouvement Rasta » est de nouveau disponible dans une nouvelle édition :


JAH RASTAFARI

Abécédaire du Mouvement Rasta

de

Boris Lutanie






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- Quatrième de couverture :







Descriptif :
ISBN : 2-913723-12-2
Dépôt Légal : troisième trimestre 2007.
95 pages.
Prix : 15 euros.






Dossier de Presse :




- RAGGA

« Vous connaissez tous Boris. Car depuis quasiment les débuts de votre magazine préféré, il anime la rubrique Rastalogie pour mieux nous faire connaître cette culture, facette indéniable du reggae. Il n’est jamais facile pour un passionné de trouver un équilibre entre l’amour d’une culture et l’acuité descriptive, car ces deux notions s’annulent souvent chez les confusionnistes. Idem pour la tentation d’aller chercher dans un savoir des réponses toutes faites validant son empirisme (ou pour d’autres, leurs angoisses !). Il nous a semblé, à nous autres animateurs de Ragga, que Boris Lutanie avait résolu, le temps de ses articles mesurés et honnêtes, cette quadrature du cercle exempte de jugement péremptoire et véhéments sur un sujet sensible comme la foi Rasta. Raisons de plus pour solliciter une vraie rencontre célébrant la parution de son dernier opus. Si Lutanie se défend de toute objectivité forcément prétentieuse, qu’il nous laisse le droit, sa modestie dut-elle en souffrir, de faire l’éloge de la subjectivité radicale de son ‘’Abécédaire du Mouvement Rasta’’. Comme une invitation pour chacun à trouver sa voie à travers cette foi. »

Article de Bruno Debord publié dans Ragga magazine (n°36, décembre 2002), page 50.



- GROOVE

« Boris Lutanie, notre confrère journaliste chez Ragga, a récemment sorti « Jah Rastafari» (le Chat Noir Editeur), un ouvrage très intéressant sur le mouvement rasta. Sous forme d’un abécédaire allant d’Africa à Zion en passant par des termes plus complexes comme Nyabinghi, ce livre est plus complet que le précédant « Introduction au Mouvement Rastafari » sorti en 99 et épuisé depuis. Vous comprendrez donc l’importance du port des Dreadlocks chez les Rastas, la notion perpétuelle du retour en Afrique ou encore qui était Haïlé Sélassié. Après lecture de ces 85 pages, plus question d’écouter sans réfléchir les paroles de nos Reggaemen jamaïcains ! »

Chronique publiée dans Groove (n°67, janvier 2003), page 29.



- VIBRATIONS

« S’il n’a pas la notoriété que la presse rock a pu donner à Salewicz et Boot, Lutanie n’est pas vraiment un inconnu. Déjà à l’origine d’une « Introduction au Mouvement Rastafari », il sait nourrir sa plume d’une érudition qui n’est jamais gratuite. Il donne des éclairages inédits sur des malentendus (le mythe d’Haïlé Sélassié et la description de son voyage d’avril 1966 à Kingston), met en relief des glissements sémantiques (le fameux « Babylone » qui peut symboliser tous les aspects de l’autorité et de l’oppression)…»

Extrait de « Liner Notes », la chronique de Pascal Bussy, Vibrations (n°52, avril 2003), page 12.


- SOUL R&B

« Après la parution d’ « Introduction au Mouvement Rastafari » sort en mars 1999 au Chat Noir Editeur (réédité chez l’Esprit Frappeur en 2000 et 2002), Boris Lutanie nous présente une nouvelle publication consacrée à Rastafari, sous la forme d’un abécédaire, toujours au Chat Noir Editeur. Un ouvrage qui se veut plus complet que le précédant et qui vous permettra de décoder l’univers Rastafari le plus simplement du monde, sans pour autant tomber dans les clichés habituellement véhiculés sur le genre. »

Chronique publiée dans Soul R&B (n°6, décembre 2002, janvier 2003), page 11.








Introduction

Africa
Babylone
Cannabis
Dreadlocks
Ethiopisme
Fédération Mondiale Ethiopienne
Garvey
Howell
I&I
Jah
Kebra Negast
Livity
Marley
Nyabinghi
Origines
Politique
Queens
Rastafari
Selassié
Twelve Tribes of Israel
Unity
Végétarisme
War
Xaymaca
Youth Black Faith
Zion

Notes
Bibliograhie






EXTRAIT DU LIVRE (pages 9-11) :



AFRICA

Le Retour en Afrique est la pierre angulaire du mouvement Rastafari. L'espoir de quitter un jour prochain (« soon come ») le lieu d’exil pour la Terre-Mère est indissolublement lié à l’émergence de ce courant et demeure à ce jour un enjeu fondamental : « Repatriation is a must ! » L’idée du retour est bien antérieure aux revendications des rastas. En 1816, Paul Cuffee parvient à rapatrier trente huit esclaves en Sierra Leone. L’année suivante, l’ACS (American Colonization Society) propose à quelques afro-américains affranchis de retourner sur la terre ancestrale. Le bilan d’une telle opération se révèle toutefois partiel et controversé. Figure de proue du « Back to Africa movement », Marcus Garvey inaugure en 1919 une flotte maritime (Black Star Line Steamship Corporation) destinée à rapatrier la population noire sur le continent originel : « Nous retournons chez nous en Afrique pour en faire la grande république noire. » Accusé de sombrer dans le séparatisme et le « sentimentalisme géographique » par les partisans d’une intégration des citoyens noirs dans la société américaine, Garvey doit par ailleurs faire face aux complots judiciaires montés par le FBI. Les rêves du Moïse noir ne verront jamais le jour. Quoiqu’il en soit, la vision d’un possible Black Exodus pour les descendants d’esclaves continua de germer dans les esprits. En Jamaïque, les prémices du mouvement rasta reflètent une préoccupation identique : l’abolition de l’esclavage ne saurait être conçue comme une fin en soi, mais bien comme une étape vers un retour définitif à la terre natale : « Ethiopie, Terre de nos Pères. » Frappée par une pauvreté endémique, la Jamaïque connaît un véritable phénomène de « fuite migratoire ». Mis à l’index de la société jamaïcaine, les rastas attendent impatiemment que sonne l’heure de la délivrance. Malgré diverses tentatives de rapatriement avortées, initiées par Leonard Howell (1934), Prince Emmanuel (1958) ou Claudius Henry (1959), la communauté rastafarienne manifeste dans les rues de Kingston et scande à l’unisson : « Repatriation, yes ! Migration, no ! » Aussi légitime soit-il, le souhait des rastas ne rencontre qu’indifférence dédaigneuse chez la plupart des jamaïcains. En 1961, le gouvernement jamaïcain finance néanmoins une délégation composée de rastas, de représentants d’organisations noires et d’officiels gouvernementaux, en vue d’étudier l’éventualité d’un retour concret en Afrique. Cette première « Mission to Africa » sillonne de nombreux pays et les émissaires rastafariens obtiendront une audience prometteuse avec Haïlé Sélassié. En 1955, l’Empereur avait fait don d’un territoire de 500 hectares à la diaspora noire. En dépit des accords signés par plusieurs représentants africains, la mission se solde une fois de plus par un échec. De retour en Jamaïque, le gouvernement enterre le projet et la communauté rastafarienne se retrouve une fois de plus abandonnée et trahie par les « polytrickers ». Les rastas organiseront en 1963 une seconde mission (non-officielle) au cours de laquelle le Négus confirmera de nouveau son accord pour le rapatriement : « L'Ethiopie doit faire face à de nombreux problèmes. Cependant, nous accueillerons les frères rastas désirant résider ici. » Membre de cette seconde mission to Africa, le patriarche rasta Brother Samuel Clayton n’a jamais renoncé à l’espoir de retourner avec les siens sur la terre des ancêtres. Aujourd’hui encore, il légitime ce combat pour le rapatriement en vertu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes :
« Nous les caraïbéens avons été victimes de l’esclavage. En 1665, John Hawkins a reçu une charte royale de la reine Elizabeth I l’autorisant à transporter des esclaves d’Afrique dans les Antilles. C’est en raison de ce syndrome de la déportation que le désir du retour en Afrique est né chez certains groupes, et c’est devenu une école de pensée portée par Marcus Garvey et les rastas. C’est un sentiment légitime et humain. Nous voulons rentrer chez nous en Afrique et aider les africains (…) Tout le monde ne veut pas forcément rentrer en Afrique, mais ceux qui ont ce désir devraient avoir cette liberté d’action. A nos yeux c’est un problème de restructuration globale sans laquelle aucun équilibre n’est possible. Le fait que les gens ne soient plus à leur place engendre le crime et la violence. » Totalement ignorée par les nations impliquées dans la traite négrière, l’idée d’un rapatriement massif sur le sol natal s’est heurté à des difficultés insurmontables. A défaut d’un retour collectif, la migration individuelle se poursuit en différents pays d’Afrique. Pour une large partie de la nouvelle génération de rastas, l’Afrique n’est plus envisagée comme la destination finale mais comme un lieu de pèlerinage. Un hiatus générationnel sépare les nouvelles orientations du mouvement et les déclarations d’un Prince Emmanuel : « L’Afrique est le grenier à blé du monde. Retrouvons le chemin de L’Afrique avant qu’ils n’en ferment tous les accès. Souvenez vous des paroles de l’Honorable Marcus Garvey : Je préférerais être pauvre en Afrique que riche en Occident. » Rongée par les mythes, Mama Africa ne serait plus en mesure d’offrir la vie édénique imaginée par ses orphelins d’outre-atlantique. Aujourd'hui, le mouvement Rastafari est partagé entre la conception traditionnelle d'un rapatriement « physique » et celle d'un « retour spirituel », culturel, au continent noir.




















Boris Lutanie
 (26 mars 2003)


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