Les talibés au Sénégal
Par : Marie-Julie Gagnon le 25 mai 2004

Il porte un maillot de soccer défraîchi et un jeans en haillons, mais son regard est bien vif. Autour de lui, cent quatre-vingt autres enfants trépignent d’impatience. C’est jour de fête pour le petit talibé et ses copains du quartier Pikine de Saint-Louis. À l’occasion de Noël, l’association Action Enfance Développement (A.E.D.) a invité quelques élèves des daaras du coin à casser la croûte.
Jeunes talibés mendiantsSelon les organisations non-
gouvernementales, ils seraient 150 000 à
fréquenter les daaras, écoles coraniques
dirigées par les marabouts. Certains
talibés vivent 24 heures sur 24 dans cet
environnement, alors que d’autres les
fréquentent seulement le jour.

Même si elle n’est nulle part mentionnée
dans le coran, la mendicité fait partie
intégrante de leur éducation. Chaque
jour, ils arpentent les rues de la ville,
boîtes de tomates vide à la main, afin de
demander l’aumône.

Ce soir, ils ont rangé leurs récipients
rouillés. Surprise : pas de riz au menu !
Ce sont plutôt des macaronis au poulet
qui feront le délice des rois de la fête. Le
jeune talibé au maillot de soccer sautille
sur son banc. L’impatience est
contagieuse.

Quelques enfants se succèdent à l’avant
de l’assemblée pour réciter le coran. Leur
fierté est palpable. Les autres rigolent,
lancent de petits cailloux, sautillent… Les
éducateurs les ramènent à l’ordre tant
bien que mal.

Les filles sont peu nombreuses. Aucune
d’elles ne réside dans les daaras. Elles
ne sont autorisées à pénétrer ces lieux
d’enseignement que le jour.

La foule devient difficile à maîtriser. Les
animateurs d’Action Enfance
Développement créent des sous-groupes
de dix. Comme le veut la tradition
africaine, ils partageront un même plat et
mangeront avec leurs doigts.

Conditions de vie difficiles
À Saint-Louis, ville religieuse réputée, la
situation des talibés est étudiée à la loupe
par plusieurs organismes internationaux.
Les daaras pullulent. « Un daaras, c’est
une maison », résume Yannick Girardin,
agent de communication et de
développement du Centre d’Études de
Coopération Internationale (CECI), qui
étudie de près la situation des talibés
depuis son entrée en poste, en avril 2003.
Il y a les daaras fixes, dans lequel des
gens de l’extérieur viennent pour
apprendre le coran, et les daaras
migrants, fondés par des marabouts des
villages environnants. »

Depuis son arrivée au pays de la Teranga
(« hospitalité » en wolof, langue la plus
parlée au Sénégal), Yannick Girardin a
visité une quinzaine d’écoles coraniques.
Ce qui l’a le plus frappé ? « Ce sont
souvent des endroits exigus, observe-t-il.
Quarante enfants peuvent dormir dans
deux pièces, directement sur le béton,
sans couverture. »

« Dans les daaras migrants, les
conditions sont souvent terribles, poursuit-
il. Au niveau de la santé, c’est assez
précaire. Un pourcentage très élevé
d’enfants a la gale, la dermatose. Il y a
beaucoup de maladies de peau et l’accès
aux médicaments n’est pas facile. »

Si l’objectif premier des daaras est
d’enseigner le coran, le temps réel
consacré à cette activité varie beaucoup
d’un endroit à l’autre. Une enquête du
Fond des Nations Unies pour l’Enfance
(UNICEF) et de la Direction de l’action
sociale (DAS) réalisée en 1999 a
démontré que seulement 30 % de leur
temps utile est consacré à sa
mémorisation.

« Ce qui est souvent reproché aux daaras
migrants, c’est le temps que passent les
enfants dans la rue à mendier, explique
Yannick Girardin. Ils n’ont pas le temps
d’apprendre le coran ! Plusieurs études
ont démontré qu’ils ne connaissent pas le
coran comme ils le devraient. Ils n’ont pas
accès à de petits métiers, ils n’ont aucune
formation professionnelle, ne sont pas
alphabétisés ni en français ni dans une
langue traditionnelle… Donc, un enfant
qui sort d’un daara a un avenir un peu
noir. »

Souleymane Anne, fondateur d’Action
Enfance Développement, connaît bien la
réalité des daaras. Enfant, l’homme de 64
ans a vécu des moments difficiles sous le
joug d’un marabout peu préoccupé par
l’apprentissage religieux. « J’ai passé
trois ans dans un daaras mais je n’ai
jamais appris le coran, affirme-t-il. J’avais
comme marabout un Maure de la
Mauritanie qui a fait de moi son esclave.
J’étais chamelier. »

Le jeune talibé – qui ne portait pas de
vêtements, peu importe la température - a
eu la chance d’aller frapper à la bonne
porte environ trois ans après son entrée
dans le daara. « Je suis allé demander
l’aumône devant une maison et ma tante
m’a reconnu, relate-t-il. Elle m’a donné à
manger, m’a donné une chemise et m’a
demandé de revenir le lendemain. Le
lendemain, elle m’a demandé mon nom et
m’a gardé. »

La suprématie des marabouts
Tous n’ont cependant pas cette chance.
Les marabouts sont des gens puissants et
souvent craints. « N’importe qui peut se
dire marabout, critique Moussa Fall,
éducateur de Claire Enfance, une autre
association dédiée aux enfants en
situation difficile. (…) Il y a deux
catégories de marabouts : ceux qui
aiment les enfants et veulent leur
développement, et ceux qui vivent par les
talibés. »

Au Sénégal, aucun papier n’est
nécessaire pour l’ouverture d’un daara,
contrairement à toute autre institution. «
Aucun papier n’est nécessaire pour ouvrir
un daara puisque cela fait de vous un bon
client politique, dénonce M. Anne, qui a
mené des carrières de professeur et de
préfet. Il existe une loi depuis 1960,
année de la création du Sénégal, mais on
ose pas l’appliquer. Ici, on a plus peur du
marabout que de la politique. Les
marabouts sont des porteurs de voix. Ils
ont plus de pouvoir que l’autorité. »

Comme les maîtres coraniques ont
souvent une trentaine d’enfants à leur
charge, ils doivent pouvoir subvenir à
leurs besoins. Mais il n’en a pas toujours
été ainsi. « Le phénomène a toujours
existé au Sénégal, dit Moussa Fall, mais
pas dans la même forme. Dans les
années 70, à cause de la sécheresse, les
daaras ont pris les jeunes en charge. » À
cette époque, plusieurs marabouts ont
transporté leurs pénates en ville dans
l’espoir d’une vie meilleure.

« La situation a empiré vue la misère qui
existe, croit Souleymane Anne. Beaucoup
d’enfants talibés sont confiés aux
marabouts pour diminuer le nombre de
bouches à nourrir. On fait beaucoup
d’enfants qui n’ont pas d’avenir, alors de
moins en moins de parents veulent
envoyer leurs enfants à l’école. »

L’école de la mendicité
Les enfants mendient quotidiennement.
Chétif Ka et Baidy Ba, deux ex-talibés qui
continuent de fréquenter l’un des centres
destinés à venir en aide aux enfants en
situation difficile, And Taxawu Talibe
(Union d’Appui aux Talibés), décrivent
ainsi une journée type de leur vie au
daara : « On nous réveillait à 5h du matin.
De 7h à 9h, on allait mendier pour le petit
déjeuner. On retournait au daara pour
déposer le riz. Ensuite, on allait au
marché pour travailler. Notre travail
consistait à distribuer de la bouillie de mil
et à vider les eaux usées. Nous partions à
13h pour mendier le déjeuner jusqu’à
15h. De 15h à 17h, on apprenait le coran.
De 17h à 19h, on jouait au foot… »

Pour Moussa Cissé, coordonnateur de la
région de Dakar d’Aide à l’Enfance en
Milieu Ouvert (AEMO), qui relève du
Ministère de la Justice, la question des
talibés est particulièrement épineuse
puisqu’elle touche à des valeurs
profondément ancrées dans la mentalité
musulmane. « Pour les marabouts, il est
important d’éduquer les enfants, mais
aussi de les préparer aux épreuves de la
vie, explique M. Cissé. C’est une
conception très ancienne des daaras. »

L’AEMO mène actuellement un projet axé
sur l’alphabétisation touchant près d’un
millier de talibés dans les régions de
Dakar et St-Louis. « Nous avons une
autre perception parce que nous nous
intéressons à l’hygiène, par exemple, dit
M. Cissé à propos de la vision
traditionnelle des daaras. Dans notre
projet, nous essayons de concilier les
deux, de leur amener certaines
informations. C’est un problème très
sensible alors il faut y aller avec des
pincettes. »

Beaucoup de violence
Les châtiments corporels font aussi partie
des habitudes de nombreux maîtres
coraniques. « Celui qui n’amène pas 300
ou 500 francs a un châtiment corporel,
explique Souleymane Anne, fondateur de
l’association Action Enfance
Développement. Quand le châtiment est
trop dur, il arrive que les enfants fuguent.
Certains marabouts font mieux, d’autres
pire. Certains vont même jusqu’à
enchaîner les enfants. Les vrais
marabouts ne frappent pas. Ce sont plutôt
les jeunes « bouillants » qui le font. »

« Quand un talibé fugue, le marabout le
recherche, poursuit-il. Parfois, il le
ramène. Parfois, des chefs de groupe les
repèrent et les amènent à la prostitution, à
la drogue… »

Si l’objectif initial de Yannick Girardin était
d’éliminer la mendicité, le jeune
coopérant a rapidement compris qu’il
devrait réajuster le tir. « Au début, j’y
croyais un peu, mais après huit mois ici, je
n’y crois plus. Je crois par contre qu’on
peut éliminer l’exploitation faite par la
mendicité. Plusieurs talibés passent de
nombreuses heures dans la rue. Certains
quémandent de la nourriture pendant 10
heures ! Si on arrive à diminuer un peu
cette exploitation pour que les enfants se
concentrent sur l’apprentissage
coranique, ce serait déjà un très grand
pas. » Un des moyens pour arriver à faire
cesser cette exploitation est de travailler
en collaboration avec les maîtres
coraniques.

« J’en suis rendu à me dire que si on
arrive à prendre en charge les soins
primaires des enfants comme la gale,
l’accès aux médicaments, soigner les
plaies, en permanence, sur une base
régulière, dans les daaras qu’on encadre,
ce sera un grand succès, dit M. Girardin.
On pourrait travailler sur l’hygiène
corporelle et vestimentaire. Mais encore
là, j’ai des réticences. Des enfants
propres et bien habillés vont-ils réussir à
amener autant d’argent aux maîtres
coraniques que des enfants en moins
bonnes conditions ? Il y a toujours cette
nature humaine qui fait qu’on donne à
des enfants qui paraissent plus sales,
plus malheureux, plus en difficulté. »

Un autre but du Québécois est de mettre
en place des activités génératrices de
revenus en collaboration avec le conseil
du quartier Leona. « On va cibler certains
daaras et les inclure dans le projet. On va
créer une association dans le quartier
pour regrouper les forces du quartier.
Dans chaque quartier, il y a des
infirmières, des médecins, des
pharmaciens, des enseignants, des gens
qui ont des compétences en
alphabétisation… (…) Le projet va aussi
se baser sur les associations de femmes
parce qu’elles sont très dynamiques et
assez bien organisées. On aimerait
s’asseoir avec ces groupes féminins et
voir les possibilités d’activités
génératrices de revenus. »

« Le but est de créer une certaine
autonomie autour de la cellule. C’est
aussi une façon de se rendre autonome
face aux bailleurs de fonds. L’objectif
serait de produire nos propres fonds. »

Au centre Action Enfance
Développement, les enfants sont bien loin
de toutes ces préoccupations. Le moment
tant attendu arrive enfin. La tête du petit
talibé au maillot de soccer disparaît dans
le cercle formé par son groupe au-dessus
du grand bol qu’on vient de leur apporter.
Les cris se font murmures et les estomacs
se remplissent. Dans ce climat de
tolérance religieuse propre à ce coin du
monde, les talibés célèbrent la fête
chrétienne à leur manière, sous le regard
de leurs marabouts. Demain sera un autre
jour, alors autant savourer celui-ci.

(Version longue du texte publié dans
le journal La Presse le mercredi 19 mai
2004.)

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Le 09 Février 2010
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