Le soccer, un outil précieux Par : Marie-Julie Gagnon le 25 mai 2004
« Ils sont le soleil qui danse sur la terre des hommes. Des cœurs battent la cadence de la souffrance. Des cœurs en sanglots. Des cœurs assoiffés. Des cœurs désemparés qui ne veulent que le chemin du bonheur et de la vengeance... »
L’auteur de ces lignes inscrites sur un mur
du quartier Diamaguene de Saint-Louis
est bien connu dans la région. Samba
Tidiane Tounkara, surnommé « Batch »,
est la coqueluche des enfants des rues.
Poète à ses heures, le trentenaire est
d’abord un mordu de soccer qui a su
mettre sa passion au service des plus
démunis. La langue bien pendue, il
n’hésite pas non plus à dénoncer ce qui
l’irrite.
Quand il a mis sur pied une équipe
constituée de petits talibés, élèves des
écoles coraniques dont l’une des
principales activités est la mendicité, les
gens l’ont cru complètement fou.
Comment ces enfants qu’on voit errer
dans les rues pourraient-ils rivaliser avec
les autres enfants dits « normaux » ?
Batch a alors 16 ans et il décide qu’il
consacrera sa vie à ces enfants.
« Quand j’étais petit, j’aimais beaucoup
les études, raconte le fondateur de
l’association And Taxawu Talibe (ATT -
Union d’Appui aux Talibés), qui vient en
aide aux enfants en situation difficile, dont
les talibés. J’étais très intelligent. Mais on
m’a accusé d’avoir volé l’argent de la
coopérative dans mon école. Dès lors,
cela a été une cassure intérieure et
extérieure. Je ne pouvais pas comprendre
comment cela pouvait m’arriver. Comment
un intellectuel pouvait m’accuser sans
avoir l’assurance de ce qu’il avançait ?…
»
« Je me suis mis à mépriser la société, à
ressentir un dégoût vis-à-vis de l’école et
même de ma famille. J’ai ressenti une
cassure extérieure parce que j’étais
condamné. Cette histoire m’a perturbé.
On me disait « Tounkara-le-voleur ». Ça
m’a marqué. Heureusement, je ne suis
pas tombé, mais j’aurais pu devenir un
agresseur tellement je sombrais dans la
déchéance. »
Un ballon et des rêves
Passionné de soccer (appelé « football »
ici), Batch trouve sa vocation en bottant un
ballon. « Un bon jour, j’ai rencontré des
enfants talibés qui jouaient au football
avec un ballon fait de morceaux de tissus
et on a commencé à discuter. On s’est dit
pourquoi ne pas créer une équipe de
football ? On l’a fait. Aux yeux des gens,
c’était bizarre, pourquoi quelqu’un
organisait une équipe de football avec
des talibés ? J’avais envie de parler avec
ces gens exclus. C’est comme si moi, je
me reconnaissais dans cette exclusion.
De 1988 à 1997, nous avons œuvré de
façon informelle, puis nous sommes
devenus une association reconnue. Nous
faisons de l’assistance sociale et de la
médiation au niveau des familles. »
Le soccer devient pour lui un outil
d’intervention. « Ce que je voulais, c’était
amener les enfants à comprendre la
dialectique du monde actuel. Pourquoi
porter des chaussures ? Pourquoi être
propre ? Pourquoi quitter leur milieu
sectaire où c’était le même langage ?…
Je leur disais : « voilà, vous pouvez être
talibés et jouer avec d’autres enfants ».
On a joué avec des enfants des écoles
primaires. »
Pour parvenir à acheter l’équipement
nécessaire, les talibés mendient, comme
ils ont l’habitude de le faire. M. Tounkara
n’hésite pas à dire qu’à cause du sport,
des jeunes ont cessé de commettre des
larcins. « Les talibés donnaient de
l’argent pour financer le jus de bissap
(NDLR : oseille) destiné à rafraîchir les
joueurs, le mercure au chrome… Ils
avaient des responsabilités. On savait
que telle personne était le soigneur, telle
se chargeait de la programmation des
matchs… Cela leur a amené une
structure. C’est aussi la base de And
Taxawu Talibe. »
L’opposition des marabouts
Les maîtres coraniques ne voient toutefois
pas les choses de manière aussi positive.
« Les marabouts ne voulaient pas que les
enfants fassent du football alors nous
étions tenus de le faire en cachette, de
changer sans cesse d’endroit, raconte
l’animateur. Ils étaient contre le football.
Ils ne pouvaient pas comprendre que les
talibés puissent apprendre le coran et
faire du football. Pour eux, c’était hors de
question. Moi, je m’en foutais. »
Cet entêtement lui a amené de
nombreuses altercations avec les maîtres
coraniques. « Moi, j’ai toujours des
problèmes avec tout le monde parce que
je ne cherche pas à faire l’intérêt des
adultes. Je cherche le bonheur de
l’enfant. »
Aujourd’hui, l’association fondée par M.
Tounkara possède son propre centre pour
enfants en situation difficile. « Nous
sommes une structure d’appui et de prise
en charge, explique celui qui est toujours
aussi passionné par le soccer. Nous
signalons des choses, mais c’est aux
structures étatiques d’appliquer la loi. Au
Sénégal il y a plusieurs lois. Et la loi des
marabouts est plus forte que la loi
souveraine. C’est là où représente le
danger. On a le couteau à la gorge parce
que non seulement on ne peut pas régler
les problèmes mais on a la menace de ne
plus pouvoir travailler avec ces enfants. »
Très critique face aux actions posées par
l’État, ce poète des rues monte toujours
aux barricades quand il le croit
nécessaire. « Les réalités qui sont en train
d’être véhiculées à travers les bureaux ne
sont pas adaptés à la réalité dans
lesquelles nous on se retrouve comme
animateurs de terrain. Il est important que
les gens sortent de leurs bureaux et de
leurs 4X4 », raille-t-il.
Grand parleur, Samba Tidiane Tounkara
? « J’ai le verbe facile », admet-il. « Mais il
pose aussi des actions concrètes »,
observe Julie Grenier, conseillère en
mobilisation sociale pour la Fondation
Paul-Gérin-Lajoie, qui a eu l’occasion de
le côtoyer dans le cadre de son travail.
A.T. T. a récemment signé une
convention avec un marabout afin de
créer un « village pilote » dans lequel les
enfants des daaras pourront apprendre à
cultiver les champs en plus d’étudier le
coran. Le centre a aussi développé un
partenariat avec l’association française
Atelier Sans Frontière, qui a entre autres
permis l’installation d’une salle de
musculation, d’un terrain de basketball et
de volleyball. Du matériel de jonglage est
aussi à la disposition des talibés.
« Je n’attends personne, martèle celui
qu’on surnommait autrefois « Tounkara-
le-voleur ». Que l’État sénégalais m’aide
ou me mette des bâtons dans les roues, je
m’en fous. Ce que je fais, je le fais pour
les enfants. (…) C’est difficile parce que je
n’ai pas eu de formation normale. Mais je
vais leur apprendre ce que j’ai appris. La
première des choses est d’avoir confiance
en soi et d’être honnête avec soi. Pour
moi, ce sont deux choses essentielles. »
(Version longue de l'article publié
dans le journal La Presse le mercredi 19
mai 2004.)
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Le 09 Février 2010
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