Belles du bétel Par : Marie-Julie Gagnon le 22 septembre 2004
À peine sorti de l’aéroport Chiang Kai-shek, le touriste remarque leurs talons hauts, leurs tenues suggestives et leur maquillage excessif. Dans de petits kiosques transparents aux néons multicolores installés le long des routes, les betel nut beauties taiwanaises intriguent, fascinent… et attirent les clients.
Immortalisées par Lin-Cheng Sheng dans
le film De toutes beautés (Ours d’argent
au festival de Berlin en 2001), les
vendeuses de binlang (nom chinois) —
noix d’arec enveloppées dans des feuilles
de bétel dont l’effet est comparable à celui
de la caféine quand on le mâche — font
partie du paysage taiwanais depuis le
milieu des années 90. Contrôlé par la
mafia, le commerce des noix de bétel a
connu un essor fulgurant depuis
l’apparition de ces jolies vendeuses à
demi nues.
À Hsinchu, ville industrielle non loin de
l’aéroport international, les petits stands
en verre sont presque aussi nombreux
que les 7 Eleven (et ce n’est pas peu
dire)! Ces jeunes « appâts » ont le plus
souvent l’air hagard, enroulant les feuilles
de bétel autour des noix d’arec, ou fixant
le vide en attendant les prochains clients.
Quand une voiture ralentie, la vendeuse
s’approche avec la précieuse
marchandise (légale, précisons-le).
Les controverses entourant les « belles
du bétel » font régulièrement les
manchettes. Grâce à une caméra cachée,
un reporter d’une chaîne locale a
récemment pu prouver que certaines filles
offraient de petits « extra » aux bons
clients. Une jeune Américaine a quant à
elle causé tout un émoi en devenant la
première betel nut girl occidentale, en juin
dernier. « C’est pour aider mon ami
argentin tombé malade qui doit payer des
frais médicaux », a-t-elle expliqué aux
médias, qui se sont rapidement intéressés
à son histoire. La recrudescence des cas
de cancer de la bouche, l’une des
conséquences possibles à la mastication
excessive de bétel, est également
ramenée sur le tapis régulièrement.
Selon des estimations rapportées par le
Taipei soir en 2002, 100 000 kiosques
seraient disposés un peu partout dans
l'île. En 2002, une nouvelle loi mise en
place par les autorités de la ville de
Taoyuan pour interdire aux jeunes
vendeuses de montrer leur poitrine, leur
nombril et leur postérieur, a fait couler
beaucoup d’encre. Il faut dire que si la
plupart des jeunes femmes optaient pour
des tenues qui laissaient entrevoir leurs
sous-vêtements, certaines ont été
aperçues complètement nues…
Un phénomène unique
Si l’on connaît les effets du bétel dans
plusieurs pays d’Asie, c’est seulement à
Taiwan qu’on trouve les betel nut girls. «
C’est unique, explique Chung-Hsing Sun,
professeur de sociologie à l’Université
Nationale de Taiwan. On ne voit cela
nulle part ailleurs dans le monde. Bien
sûr, cela ne veut pas dire que nous en
sommes fiers. Beaucoup de gens,
particulièrement ceux qui ne consomment
pas de noix de bétel, les détestent. Ils
croient que le phénomène des betelnut
girls est une honte à Taiwan.»
« Personnellement, je pense que c’est la
manifestation de l’esprit taiwanais : oser
l’innovation tout en osant la discréditer.
Les betelnut girls ont fait croître le marché
des noix de bétel de façon exponentielle,
ce qui est, d’un point de vue économique,
un miracle. Les noix de bétel étaient
vendues à Taiwan longtemps avant que
ces filles entrent en scène, mais avec
beaucoup moins de succès. »
Selon le sociologue, les premiers
commerçants qui ont employé de jeunes
filles sexy pour vendre les noix de bétel
ont très bien saisi la psychologie de leurs
clients, principalement des hommes issus
de la classe ouvrière. « L’habillement
érotique attire ces hommes, qui trouvent
leur travail ennuyeux et laborieux. Mâcher
des noix de bétel entraîne une sensation
de chaleur dans tout le corps et leur
permet de relaxer. De plus, en les
achetant, ils ont un billet gratuit pour un
peep show, ce qui est un bonus dans leur
quotidien plutôt gris. »
Des allures de vampires
Les clients réguliers sont faciles à
reconnaître. Leurs dents sont cariées et
leur bouche, pleine du liquide rouge issu
des noix de bétel mastiquées. Ils crachent
régulièrement, colorant du coup le sol de
leur salive rougeâtre. Pour le non-initié,
l’impression de mâchouiller une branche
peut déplaire. Mais pour ceux qui ont
passé outre, le bétel devient une véritable
drogue.
Le terme chinois pour désigner les «
betelnut girl » contient «Xi-Shih», nom
d’une jeune fille magnifique qui a utilisé
sa beauté pour renverser le régime
étranger qui a occupé son pays dans la
Chine ancienne. « C’était une civile,
rapporte Chung-Hsing Sun. L’empereur
de son pays, Go-Jian, avait perdu son
pays à cause de sa propre négligence.
Fu-Chai en a profité. Je rappelle toujours
aux gens de ne pas se préoccuper que de
Xi-Shih, mais aussi des «Go-Jian» et des
«Fu-Chai», qui bénéficient aussi de
l’industrie florissante ou de la
consommation florissante des noix de
bétel... »
Le phénomène des betel nut beauties
continue de fasciner les étrangers
fraîchement débarqués. « Je dis toujours
à mes amis taiwanais qu’aux États-Unis,
les brochures touristiques devraient
présenter des photos et des sections
dédiées aux betel nut beauties qui
indiqueraient les meilleurs endroits pour
les voir, écrit Fei, une Américaine qui vit à
l’île Formose, dans le forum de discussion
Formosa.com. Ils semblent toujours sur la
défensive, arguant qu’il y a plus que cela
à Taiwan, puis, finalement, ils admettent
que cela fait partie de la culture. Ils ne
semblent pas croire que nous n’avons
pas ce genre de choses aux États-
Unis…»
(Article publié dans le cahier «Actuel»
de
La Presse en juillet 2004,
www.cyberpresse.ca)
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Le 09 Février 2010
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