L'Inde des sens
Par : Marie-Julie Gagnon le 11 juin 2006

L’Inde, c’est le safran, la cardamone, le cumin, le chili, le poivre noir. Un pays qui fait tourner les sens et s'insinue là, quelque part sous la peau. On se laisse enivrer, chavirer, séduire... et on en oublie presque ses travers.
Goa. Photo: Caroline GagnonÇa commence par des petits trucs tout cons. La
circulation, par exemple. Comme au premier
jour, quand notre chauffeur nous lance le
classique «To drive in India, you need three
things: good breaks, good horn and good luck!!
» en quittant Delhi. Assises à l’arrière, Caro – ma
sœur – et moi échangeons des regards inquiets.
Devant, Tanya, une journaliste sud-africaine
rencontrée peu après notre arrivée, est au bord
de la crise de nerfs. «Can you drive slowlier?» le
supplie-t-elle. Notre cow-boy slalome entre les
voitures – et les vaches! – comme s’il était le
héros d’un jeu vidéo. Caro finit par s’endormir
malgré tout. Tanya lui fait la conversation afin
qu’il reste bien éveillé, tout en analysant nos
nombreux «presque accidents». Manifestement,
je ne dors pas non plus.

Taj Mahal + extrême pauvreté = Agra
Nous arrivons à bon port saines et sauves. Dans
cette ville ultra-polluée, rabbatteurs,
conducteurs de rickshaw-wallahs (genre de tuk-
tuks indiens) et vendeurs de souvenirs se battent
pour obtenir le titre du pire emmerdeur. Le truc:
les ignorer. Les ignorer VRAIMENT. Tanya n’y
arrive pas, et tous se jettent à sa suite dans la
rue. Nous sommes tout de même séduites. Car
même si les versions diffèrent, l’histoire du Taj
Mahal reste fascinante. Imaginez: inconsolable
suite à la mort de sa femme préférée (non, il
n’en
avait pas qu’une; je suis d’accord, ça brise une
partie du charme), un empereur moghol a fait
ériger le plus extravagant mausolée jamais
construit. De 1631 à 1653, 20 000 ouvriers ont
sculpté ce monument fait de marbre blanc. Le
résultat est toujours saisissant. Pour l’anecdote,
sachez que la beauté du monument le plus visité
du pays est préservée grâce à des masques de
multani mitti, un cosmétique ayurvédique ancien
fait de lait, de terre de foulon, de céréales et de
chaux, ceux-là même avec lesquels se tartinent
les femmes pour éliminer les impuretés depuis
des siècles. On le nettoie à grand jet d’eau 24
heures après l’application de la mixture.

Bazars + palais = Jaipur
Arrivés à la frontière du Rajastan, je comprends
ce que Lonely Planet voulait dire par «profusion
de couleurs éclatantes». Avec ses bazars
bigarrés, ses voitures modernes et ses charrettes
tirées par des ânes, des chevaux ou des
dromadaires, Jaipur est empreinte de magie.
J’aime tout de suite cette ville. J’aime quand c’est
tout croche. Ne pas savoir où regarder tellement
de tableaux se jouent tout autour. Tout croche,
mais vrai.

Pas de doute, dans ma vie précédente, j’étais une
maharari. En tout cas, je me sens immédiatement
chez moi en pénétrant à Amber Fort. D’abord, on
aperçoit des éléphants dès notre arrivée. Bien
sûr, ils ne sont pas en liberté (ce qui gâche mon
bonheur, mais pas celui de Caro, qui est
complètement ébahie), mais ce n’est pas tous les
jours qu’on voit un palais avec des éléphants qui
pataugent devant! Puis, l’architecture rajput, qui
recèle de mosaïques et de sculptures, nous en
met plein la vue. Qu’ai-je donc fait pour me
réincarner en journaliste fauchée?

Tanya nous quitte pour aller visiter Mumbai
avant de rentrer au bercail. Je suis triste de dire
adieu à ma nouvelle amie, mais ça ne
m’empêche
pas de prendre un repas de reine (ou devrais-je
dire de mahari?). Si la plupart des gens perdent
du poids pendant un séjour en Inde, ce ne sera
certainement pas mon cas. Je me délecte de
chaque bouchée de pain nan trempé dans la
sauce massala, de chaque épice qui vient titiller
ma langue et met le feu à ma bouche entière. Le
bonheur avec un grand FIRE!

Plages + hippies + rave = Goa
Goa est l’une des capitales mondiales des
hippies, qui l’ont massivement prise d’assaut dès
la fin des années 60. Cette ancienne colonie
portugaise – il y a encore plein d’églises – était le
lieu parfait pour ces voyageurs épris de liberté:
les plages étaient magnifiques (et le sont
toujours) et la dope, presque gratuite. Pour
survivre, ils ont vendu le contenu de leurs sacs à
dos et ont peu à peu monté de petits
commerces. Certains sont toujours là
aujourd’hui, mais nous en avons vus aucun.
Idem
pour les raves, qu’on a soit a) voulu nous cacher
b) ratés parce que trop nouilles pour les trouver
c) négligé pace qu’épuisées par toutes ces
séances de «jeux vidéo». Selon Natch, notre
super-chauffeur jeune et branchouille, ce n’était
tout simplement ni la saison (septembre), ni le
bon jour (lundi). Dommage.

Fric + star system = Mumbai
Notre nouveau guide s’appelle Shyamal. Il est
aussi acteur, avec tout ce que cela comporte
comme cliché. Il est impec, malgré le fait que la
ville semble sur le point de se diluer tellement il
pleut. Il se meut comme s’il incarnait en
permanence le beau gosse d’une méga-
production: le menton un peu en l’air – mais pas
trop -, la démarche assurée – mais pas trop -…
Vous voyez le genre? Comme tout le monde ici, il
rêve d’être une star. Il n’hésite pas à nous
raconter ses anecdotes de tournage les plus
croustillantes, incluant son face à face avec un
guépard.

Kitsch + star attitude = Film city
La femme porte des ballerines dorées, une
chemise blanche et des pantalons à carreaux,
l’homme, un pantalon vert, un polo beige et des
souliers bruns à talons carrés assez haut. On
dirait un couple du 450. La musique se fait
entendre. La femme regarde sa montre et semble
exaspéré. L’homme arrive, l’air piteux, et tente
de se faire pardonner de son retard. Le tout se
transforme en chorégraphie typiquement
bollywoodienne (sous-entendre: beaucoup de
mouvements saccadés et d’expressions faciales
ultra-exagérées, saupoudrés de mélo).
Bienvenue sur le plateau de Nach Rallye, sorte de
Match des étoiles indien. Caro et moi avons pris
place parmi le public (mais pas le droit de
prendre de photos). Entre deux prises, Shyamal
nous explique les rituels que tous les artisans
des petit et grand écrans observent avant un
tournage: «Tous les jours, avant de tourner les
premières séquences de la journée, on filme une
statue de Ganesh pendant quelques secondes, au
début de la bande. Avant de dire "action!", on
brise une noix de coco. On fait aussi une prière
avant de chaque scène.» On est loin des étranges
poignées de mains d’Éric Salvail…

Nous quittons le studio et roulons dans les
plateaux à ciel ouvert. Film City, c’est un méga-
studio bollywoodien où sont en partie tournées
la majorité des films, émissions télé en tous
genres et publicités (voir «C’est hot en Inde»).
Nous nous arrêtons pour fraterniser avec
l’équipe de «Chand Kepwar Chalo», qui signifie
quelque chose comme «Un rêve qui devient
réalité». C'est le dernier jour de tournage.
L’acteur principal s’appelle Sahib. Caro trouve
qu’il ressemble à Gael Garcia Bernal (je ne suis
pas d’accord). «C’est mon deuxième film», me
confie Mustafa Engineer, le réalisateur, non sans
une pointe de fierté. La directrice de production
me résume le scénario. «Les deux protagonistes
sont des amis. Le jeune homme convainc sa
copine d’aller tenter sa chance comme actrice à
Bollywood. Il l’accompagne là-bas. Elle devient
très rapidement une star et n’a plus de temps
pour lui… À la fin, ils tombent amoureux.»
Sensation de déjà vu?

***

Ça commence par des trucs tout cons. La
circulation, des bazars agités, des scènes de
rues… Puis, on se rend compte qu’on est captif.
L’Inde a le tempérament bouillant, sensuel,
obstiné, piquant, intense. Irrésistible. On se
surprend à l'aimer follement tout en la haïssant
avec passion. Un amour impossible, irrationnel,
démesuré. Mieux vaut attendre «qu'il fasse son
temps»... quitte à revenir.


Pratico-pratique
• Meilleur moment pour s’y rendre: de novembre
à février, mais le pays est tellement grand qu’il y
a toujours quelque part où la température est
plus clémente. Le pire de la mousson est en juin
et juillet.
• L’Inde peut faire tourner en bourrique
n’importe quel diplômé de la zen attitude. Un
seul conseil, plus facile à dire qu’à faire: armez-
vous de patience. Ça ne donne RIEN d’exiger que
tout soit pareil comme ici. Là-bas, ce n’est pas
ici. Pigé?
• Pas question de porter cette robe qui vous fait
des fesses d’enfer ni ce top au décolleté
plongeant qui vous vaut les regards flatteurs de
la gent masculine dans le confort de votre ti-
Québec. Le mot-clé: respect. N’imposez donc
pas aux gens VOTRE mode de vie. Adoptez le
leur. Ça inclut les manches longues et des jupes
ou pantalons longs en tout temps.
• Comme partout ailleurs, il y a des charlatans.
Informez-vous avant de plonger dans ce cours
de yoga nouveau genre ou de subir ce traitement
qui vous semble si avant-gardiste…
• Côté santé, n’oubliez pas les vaccins et les
anti-paludéens!


Full shopping
On raconte que des voyageurs deviennent fous
en visitant l’Inde. Ça m’est arrivé. Pas à cause
d’un renouveau spirituel. À cause des bazars.
Entre les tissus colorés et les bijoux, j’aurais
vendu mon âme à un marchand de tapis pour
pouvoir continuer à négocier des heures durant
avec les vendeurs. Car oui, on trouve de
véritables aubaines. Mais on ne fait pas de
cadeaux aux «riches voyageurs». On les cuisine
sous la chaleur intense jusqu’à ce qu’ils paient
un prix beaucoup, beaucoup trop élevé. Mais pas
moi, nah! La négo, c’est MON sport extrême!
Comme beaucoup de touristes, après un
moment, je me suis toutefois rendu compte que
j’allais trop loin. Après tout, j’étais dans un des
pays les plus pauvres de la planète. À quoi bon
«gagner» dans ce cas? La différence pour nous
est si minime, au fond… Alors je me suis calmée.
Un peu.

Pour aider
Oui, la pauvreté est partout. Sans l’ignorer, il
faut
rester conscient qu’on ne peut pas changer le
monde lors d’un simple séjour sur le terrain.
Roxana Robin est de celles qui ont voulu faire
bouger les choses. Originaire du Bangladesh,
cette ex-ballerine est venue s’installer au
Québec
à l’âge de 20 ans. Après un séjour en Inde où elle
a fait du bénévolat, elle a décidé de fonder Aide
Internationale pour l’enfance (AIPE). Son objectif:
dénoncer l’exploitation des enfants et ouvrir des
maisons d’accueil destinés à recevoir les jeunes
victimes d’esclavage et de tourisme sexuel. Info:
www.aipe-cci.org


Merci à l’Office du tourisme indien, grâce à qui
ce voyage a été possible. Info:
www.incredibleindia.org

(Ce reportage a d'abord été publié dans le
numéro d'avril 2006 du magazine Clin d'oeil.)


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Le 09 Février 2010
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