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LE FAIT DIVERS EST MANIPULABLE |
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Ah… la joie de lire les faits divers le soir au coin du feu. Ouvrir France Soir ou le Nouveau détective et se délecter des détails gluants d’histoires de meurtres, viols, cannibalisme ou de la dernière prise de parole de Nicolas Sarkozy. Si tout ça vous fait bander, passez votre chemin. Serge Garde, le journaliste de l'huma que dulourd est allé interviewer, est certes l’auteur, avec ses deux enfants, d’un guide du Paris des faits divers (édition le cherche midi, 22 euros), qui reprend par arrondissement quelques-unes des histoires les plus glauques de la capitale. Mais dulourd l’a questionné sur les rapports visqueux du fait divers, des médias, et de la politique. Dulourd : A partir de quand un
événement devient-il un fait divers
?
Serge Garde : A partir du moment
où un média en parle. Et dans la
presse moderne, les rédactions
privilégient les faits divers dans
lesquels on peut raconter une
histoire, dans lesquels on va parler
de sexe, de mort, de choses
troubles de l’existence. Mais
toujours de choses visibles. Par
exemple, un cadavre sur un trottoir.
On parle beaucoup moins des
phénomènes de délinquance
invisibles. Vous savez, la fraude
fiscale, ça fait rarement un bon fait
divers. Si bien que le fait divers
nous renvoie de la société une
image déformée. On passe sous
silence des phénomènes peut-être
plus importants pour comprendre
ce qui nous entoure.
Dulourd : Les médias ont-ils
toujours exploité les faits divers ?
Serge Garde : Assez tôt les
journaux à grand tirage se sont
rendu compte qu’en mettant les
faits divers à la une, ils pouvaient
améliorer fortement leur tirage. Le
moment charnière, ça a été en
1869, quand le Petit journal, le
premier journal à un sou, a misé
sur l’affaire Troppmann, le crime
de Pantin, quand on a trouvé le
cadavre d’une femme et de cinq
enfants dans le champ du père
Langlois. Les lecteurs du Petit
journal avaient chaque jour les
détails les plus croustillants de
cette affaire. Et le tirage du
quotidien a dépassé le million
d’exemplaires… en 1869 ! C’était
quelque chose de prodigieux. Le
mariage de sang entre le fait divers
et la grande presse.
Dulourd : Qu’est-ce qui est si
fascinant dans le fait divers ?
Serge Garde : Le fait divers, c’est
de l’émotion brute. Pour qu’un fait
divers « réussisse », il faut que
chacun puisse s’approprier le fait à
partir de ses propres fantasmes. Il
touche à des choses extrêmement
profondes : il y est question de vie,
il y est question de mort, de sexe…
les grandes questions
existentielles. A aucun moment le
fait divers ne s’adresse à nos
neurones. On se reçoit ça au creux
de l’estomac. Et c’est pour ça que
le fait divers est dangereux : il est
manipulable.
Dulourd : Comment peut-il être
manipulé ?
Serge Garde : Récemment on a eu
l’exemple d’une agression sur une
ligne du RER. Immédiatement les
politiques ont multiplié les
déclarations. Il s’agissait en fait
d’une agression imaginaire. Et ce
n’est pas la première fois que ça
se produit. Il n’y a qu’à remonter au
premier tour de la dernière élection
présidentielle. Pour expliquer la
défaite du candidat socialiste
Lionel Jospin, certains ont avancé
l’idée que la presse, et notamment
TF1, avait beaucoup fait sur
l’insécurité, et avait manipulé
l’agression d’un vieil homme du
côté d’Orléans. En tant que
journaliste, je pense aussi au
massacre de Timisoara pendant la
révolution roumaine. J’ai vu les
images, je les ai reçues au creux
de l’estomac, et si j’avais pu
raisonner, les connaissances que
j’ai en médecine légales
m’auraient alerté. Les corps
alignés là, avaient été autopsiés,
ça se voyait. Mais je n’ai pas pu
raisonner à cause du choc de
l’émotion, et j’ai cru, comme tout le
monde, à ces massacres.
Dulourd : Le traitement médiatique
du fait divers contribue-t-il au
maintien de l’ordre ?
Serge Garde : Quel est le
message implicite du fait divers ?
C’est que vous vivez dans un
monde dangereux. Que vous, vous
êtes dans un espace du bien, de la
légalité, et que vous êtes menacé
de l’extérieur par tous les
marginaux. C’est-à-dire les
pauvres - c’est bien connu, les
pauvres sont jaloux et nous
menacent -, les étrangers – à une
époque, les étrangers, c’était aussi
bien les Bretons quand ils venaient
à Paris grâce aux premières lignes
de chemin de fer - et les jeunes
non conformes. Ça me fait
beaucoup sourire quand j’entends
parler aujourd’hui de la jeunesse
délinquante. Dans le guide, nous
avons retrouvé en 1908-1912
plusieurs articles de journaux qui
relataient les crimes et les vols
commis par des jeunes de 10-14
ans. On les appelait à l’époque les
Apaches. Mais où se trouve
vraiment le danger ? Vous
connaissez peut-être le lieu le plus
dangereux que vous fréquentez
tous les jours ? C’est votre cuisine.
C’est là que vous avez le plus de
chance de mourir. Si, par malheur,
vous entrez dans les statistiques
des homicides, vous constatez que
vous n’allez pas être assassiné
par un étranger qui vous attend
dans une rue sombre. Non, vous
allez être assassiné par la
personne qui vous est la plus
proche, parce que les crimes
passionnels, statistiquement, sont
les plus nombreux. Donc les faits
divers renvoient à une image de
dangerosité qui est sans rapport
avec la réalité. Cela amène les
citoyens à vivre dans un sentiment
d’insécurité permanent et à se
tourner vers les pouvoirs en place
en leur disant : « protégez-nous ! »
Dulourd : Nicolas Sarkozy a surfé
sur ce sentiment. Avez-vous
l’impression d’une recrudescence
des actes de violence ?
Serge Garde : Non, c’est même
exactement le contraire. Il y a des
études universitaires qui montrent
que l’époque actuelle, c’est sans
doute l’époque où il y a eu le
moins de crimes de sang. Ce qui a
sans doute évolué, c’est le nombre
de vols… parce que, que
voulez-vous, au Moyen-Age, les
pauvres n’avaient rien à voler.
Aujourd’hui, avec la société de
consommation, même dans les
foyers le plus modestes, il y a des
choses à voler, et l’on voit des
paumés voler les plus pauvres.
Cela étant, Nicolas Sarkozy n’est
pas le premier à surfer sur le
thème de l’insécurité, tous ses
prédécesseurs ont fait pareil. C’est
décevant. Ces gens nous donnent
à penser qu’un Ministre de
l’Intérieur est là pour éradiquer le
crime. Ce n’est pas vrai. C’est une
utopie absurde, qui fonctionne
d’ailleurs à droite comme à
gauche. A droite, on nous dit : « on
va supprimer le crime par la
répression, par l’exemplarité de la
peine »… et vlan ! Ça ne marche
pas. Vu le nombre d’exécutions
publiques, dans les rues, à Paris,
au Moyen-Age, si l’exemplarité de
la peine avait fonctionné, ça se
serait su. A gauche, on nous dit : «
on va éradiquer le crime en
changeant la société, parce que
finalement le criminel est un
produit de la société. » Ça ne
marche pas non plus. Car il n’y a
pas de société sans règle et dès
l’instant où il y a des règles, il y a
des transgressions. Et
heureusement qu’il y a ces
transgressions, car elles
permettent de rappeler les règles.
Quittons Paris. Lorsque les
pèlerins du Mayflower ont quitté
l’Europe corrompue pour aller en
Amérique créer un monde
nouveau, ils ont débarqué avec la
Bible. Ils se sont dit : nous allons
créer une société idéale à partir de
la Bible. Et quand ils ont créé les
premiers bourgs, les premières
villes, ils n’ont pas construit de
prison. Cela ne servait à rien dans
une société idéale basée sur la
Bible. Conclusion : 15 ans plus
tard, ils brûlaient des sorcières.
Dire qu’on va éradiquer la violence
est une escroquerie intellectuelle.
Pour en savoir plus, achetez le bouquin de Serge Garde, et écoutez la radio en ligne Arte radio , en janvier prochain. Serge Garde vous y convie à une balade dans « le Paris du sang, des larmes et du sourire » le
temps d’un reportage sonore gratuit à télécharger sur ce site sympathoche.
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