Georges Simenon est assurément un grand écrivain. C’est aussi un grand antisémite. Dans le concert de louanges qui célèbrent le centenaire de la naissance du grand homme, le livre de Jacques-Charles Lemaître, Simenon, jeune journaliste (Editions Complexe) vient le rappeler fort à propos.
Entre janvier 1919 et décembre 1922, le jeune Simenon sort à peine de l’adolescence qu’il joue déjà les Rouletabille dans la Gazette de Liège, le grand quotidien catholique et conservateur de la ville au Perron. Sa plume est alerte, incisive et son sens de l’observation fait déjà merveille quant il épingle les figures des conseils communaux, rend compte des conférences ou des manifestations culturelles de la ville et retranscrit les dépêches des grandes agences. Soutenu par son mentor, Joseph Demarteau III, qui lui sauve plusieurs fois la mise quand ses articles font scandale dans le Landerneau liégeois, le jeune journaliste prend rapidement de l’assurance et passe de grouillot de la rubrique des chiens écrasés au statut de reporter, un rôle dans lequel il se montre être rapidement un pamphlétaire féroce et apprécié.
Un antisémitisme « virulent et intégral »
Tour à tour antisocialiste, anticommuniste et anti-maçonnique, il est aussi antisémite. Sa prose est une prose de combat mise au service d’une presse nationaliste et réactionnaire. Mais c’est surtout dans l’antisémitisme que l’indéniable précocité de son génie trouvera à s’ébrouer avec le plus de volupté. Dans une série de quinze articles parus entre le 19 juin 1921 au 13 octobre de la même année, intitulés « Le Péril Juif », il démarque le fameux faux tsariste Les Protocoles des Sages de Sionpour égrener dans un feuilleton où le ton est à la fois docte et haineux (il puise si l’on peut dire, aux meilleures sources de l’antisémitisme de son époque), un concentré efficace et dévastateur de propagande antijuive. Dans une analyse où ni les Juifs, ni les Protestants ne sont épargnés, sans parler des Francs-Maçons, il dénonce la mainmise de la finance juive sur le monde, citant le « banquier juif anglais » Ricardo et le « Juif allemand » Karl Marx comme les inspirateurs d’une conception « mystico-judéo-économique », d’une « internationale de l’Or et du Sang », résultat de l’alliance entre la finance puritaine protestante et le socialisme.
Inspiré par les Protocoles des Sages de Sion
Depuis le brillant travail de Pierre-André Taguieff sur les origines des Protocoles des Sages de Sion (paru chez Berg International), on sait que ce document a joué un rôle majeur dans la justification de l’antisémitisme à partir des années ’20 où ce faux est publié en France par Grasset et largement popularisé aux Etats-Unis par Henry Ford. Les Protocoles(que Simenon orthographie Protocols, à la manière anglaise) sont « lancés » par un grand article publié dans le Times de Londres le 8 mai 1920. Un an plus tard, en août 1921, le même journal publie un article apportant « la preuve du faux », établissant que le texte des Protocoles était un plagiat d’un livre anti-bonapartiste publié à Bruxelles par l’avocat Maurice Joly en 1867 et qui voulait montrer comment Louis-Napoléon Bonaparte complotait pour s’emparer de la France. L’article montre assez simplement que le mot « France » avait été remplacé par le mot « monde » dans de longs passages de l’ouvrage. Mais le mal est fait. Le jeune Sim, comme bien d’autres, s’empare du document pour élaborer sa série d’articles. Faisant cela, il rejoint un certain… Adolf Hitler qui, lui-même, s’en est directement inspiré pour écrire Mein Kampf en 1925.
Sans l’ombre d’un repentir
Il n’est pas étonnant que le jeune « Sim » se répande ainsi en propos haineux à l’encontre des Juifs. Il est dans la droite ligne d’une tradition catholique belge qui entretenait depuis la Contre-Réforme, un antisémitisme quasi institutionnel. De nombreux écrivains ou artistes belges de renom ont commis ce genre de forfait : Emile Verhaeren, Hergé, Jean Ray, Michel de Ghelderode, pour n’en citer que quelques-uns. Le moindre des mérites de Jacques-Charles Lemaire qui publie tous ces textes in extenso, c’est de montrer aussi que Simenon, dont on connaît par ailleurs les errements collaborationnistes, loin de se repentir, persiste dans un antisémitisme qui, s’il avance désormais masqué, n’en est pas moins insidieux. Il émaille plusieurs de ses chef-d’œuvres, de Pietr le Letton à L’Ainé des Ferchaux, en passant par M. Hire. Ainsi M. Lemaire cite-t-il cette phrase issue d’un livre de souvenirs du romancier liégeois, Quand j’étais vieux : « Hitler a dû parler des Juifs comme j’ai parlé mardi des staphylocoques dorés, parce qu’on lui demandait d’en parler et que, en apparence, c’était un bon sujet. Je suis persuadé qu’il ne se doutait pas qu’on le forcerait à y revenir et, en fin de compte, à tuer je ne sais combien de millions d’Israélites ». Plus loin, il ajoute que pour cela, il n’est pas « sûr qu’il ne soit pas un jour porté aux nues. »
En ces temps de profusion d’hommages hagiographiques, le livre de Jacque-Charles Lemaire est de salubrité publique.
Didier Pasamonik
Jacques-Charles Lemaître, Simenon jeune journaliste, un « anarchiste » conformiste, Editions Complexe,
Article pour le mensuel Regards (Belgique).
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28 avril 2003
(C) Didier Pasamonik