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Septième livre de Marie Darrieussecq, sept ans après "Truismes" qui lui valu d’entrée une renommée internationale, voici un OVNI littéraire comme on aimerait en avoir plus souvent posé, là, sur sa table de nuit, pour les urgences, pour les cas où, pour se laver l’âme avant de sombrer dans les bras de Morphée …
Pourtant l’écueil était là, tapi dans l’ombre, qui attendait son heure. Le faux pas. Ne dit-on pas que sept est un chiffre qui porte malheur ? C’est au cap des sept ans de vie commune que l’on juge les couples qui durent. Alors, pour un écrivain, le septième livre après sept ans d’écriture reconnue, le chausse-trappe assuré … Et bien non, grâce aux litres de thé que Marie Darrieussecq boit en silence à son bureau, quand elle écrit entre dix heures et une heure de l’après-midi, elle n’a rien perdu de sa verve ni de son style. Fétichiste et amoureuse de l’art manuelle, en artisan du mot juste elle écrit toujours au stylo, tout simplement, comme ses personnages qui n’hésitent pas à tout quitter pour s’enfoncer dans le blanc sidéral et absolu du pôle Sud. Et les pages du cahier de Marie Darrieussecq se sont noircies une à une d’une écriture solide comme doivent l’être le caractère de cette femme et de cet homme qui devront lutter pied à pied pour chasser les fantômes qui les hantent jour et nuit. Les fantômes, thème récurrent chez Darrieussecq (son deuxième opus, " Naissance des fantômes ", laissait entrevoir une rémanence qui planerait sur toute l’œuvre), ces formes pensées, sont de sortis. Du capitaine Nemo à l’Orchestre Symphonique de Zurich qui s’est crashé dans les Andes en 1963, des passagers du Titanic au père du héros qui se tapie dans une serre pleine de roses, les diablotins font les pitres, ils sont tous là pour égarer la bonne conduite et pimenter l’aventure. Ce sont eux les narrateurs, en fin de compte. Eux qui nous décrivent les paysages, qui lisent les pensées des humains, qui nous dépeignent leurs actes. Eux aussi qui s’amusent comme au manège à faire tourner en bourrique les images et les souvenirs dans les rêves des personnages. Eux qui s’immiscent dans le récit jusqu’à l’influencer. Ils sont omniprésents, ils flottent, légers comme un souffle d’éther. Car ils sont chez eux, les fantômes, en Antarctique. Le Pôle Sud, c’est, en quelque sorte, leur Forme. Leur Géographie.
Faire l’amour loin des fantômes, alors ? Quelle affaire ! Car la vérité est ailleurs …
Le projet White cache bien son nom. Il n’y a jamais eu autant de noirceur sous la glace, les grimaces succèdent aux sourires, et inversement, les doigts se frôlent et les âmes se perdent, le décor se redessine à chaque tempête ; et l’amour rigole comme un enfant capricieux qui ne veut pas avouer ce qu’il a le plus envie de faire.
Edmée, française mariée à un américain, ingénieur vivant à Houston, fuit une famille de dingues qui grattent la terre à mains nues pour y enfouir de petits cercueils blancs à la date anniversaire des morts ; et Peter, ingénieur chauffagiste islandais, la trentaine ennuyeuse qui se dit qu’une virée au bout du monde serait amusante, sont les jouets malhabiles d’une bande de joyeux fantômes qui voient d’un air amusé ces humains venir s’installer sous des tropiques peu amènes. Moins quarante degrés, quand même, peut mieux faire pour s’isoler du monde … Sont drôles les hommes quand ils s’y mettent. A moins qu’ils ne cherchent à fuir, à se dérober : hantises, phobies, vertiges, drames. Qu’ont-ils à cacher ces deux-là ?
C’est l’été donc. – 40° et le matin qui s’éternise depuis plusieurs jours. Et les glaciologues qui creusent à plus de trois mille mètres, à la recherche d’un lac souterrain. Et Peter qui devient philosophe devant ces carottes de glace pure qui stigmatisent le temps écoulé, moins mille ans, moins deux mille ans … Et Edmée qui parle à son mari en hologrammes depuis Houston, seule dans sa cabine radio, et qui se demande pourquoi le temps s’allonge alors que la fenêtre satellite se referme et que son mari se divise en deux, se sépare, deux boules floues, autonomes, et elle se dit que c’est elle qui quitte la planète dans une dernière image grésillante, et puis, flop, plus rien.
La nappe de temps s’étale, et tous les deux sont enfermés dans leurs souvenirs. Peter le fou se passe et se repasse un vieux film français, Edmée s’occupe de sa parabole comme d’un enfant. Le soleil et constant. Le froid aussi. Les fantômes naviguent dans le réciproque, trafiquent dans les mers sentimentales …
Brillamment illustré par cette musique en prose qui signale le talent de l’écrivain, Marie Darrieussecq réussi le pari de nous emmener dans un tourbillon d’étoiles pour nous raconter une histoire ordinaire sur un mode extraordinaire. Poésie et technologie se marient dans la trame du récit qui nous empoigne dès la première page pour ne pas nous lâcher jusqu’au point final. Gageons que les fantômes d’Alexandre Dumas et de Philippe D. Kick n’y sont pas étrangers …
François Xavier
Marie Darrieussecq, White, P.O.L., 2003, 222 p. – 17,00 euros
Retour haut de page16 septembre 2003 fx007
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