RETOUR A LA UNE      A LIRE   Le 09 Février 2010
 
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LA SOCIETE EST HYPE

Une texte inédit de Luis de Miranda, auteur de l'essai "Ego-trip, une société d'artistes sans oeuvre" et d'"avide". A la fin du texte, une question destinée aux casseurs de hype...

On voudrait nous présenter les grèves actuelles comme des revendications de minorités. De même, les massives manifestations contre la guerre en Irak furent interprétées comme relevant de l’inquiétude pacifiste de belles âmes soucieuses de leur paix individuelle. Ce dont tous ces mouvements témoignent à la racine, c’est au contraire d’une contestation collective contre la fragmentation du social inhérente au capitalisme et résumée par la mémorable phrase de Margaret Thatcher dans les années 80 : “La société n’existe pas”.
Elle est certes mal en point. Plus l’horreur est visible, plus l’échappatoire imaginaire doit être enivrante. Jadis ordonnée, notre société se présente désormais comme un champ compétitif de désordre sans transcendance, sans repère fixe qui puisse assurer une vision pleine du monde, encore moins une éthique. A cela, l’individualisme contemporain, hypertrophié par l’actualisation au quotidien d’un état de nature darwinien de conflit total, répond par le formatage en masse d’un rapport schizophrène à la réalité, alliant cynisme et idéalisme privé ; l’acceptation individuelle du Système se renforce du refuge dans le quant-à-soi délirant. Dans l’hypocrisie win-win (gagnant-gagnant) qu'entretient le capitalisme, il doit y avoir, en apparence, de moins en moins de perdants. Chacun est encouragé à se comporter comme un gagnant-pour-soi, d’une part adapté aux lois du marché, d’autre part en plein ego trip, celui d’un individu qui ne cherche plus la révolution que dans sa tête.
Appelons artiste-sans-oeuvre cette bulle spéculative du Moi telle que le réel est forclos tandis qu’un solipsisme fantasmatique devient le tyran identitaire. Les idées de Nature, de Métaphysique, de Sensibilité, dévaluées dans la sphère pratique, se condensent dans les cerveaux en un animisme privé. Dans un monde où l’Argent est le seul Dieu, la seule transcendance, l’Etre est privatisé au sein des ego, sous sa forme quantitative : l’énergie. La science analytique a rendu Dieu hypothétique et inutile dans la recherche de la vérité. Le capitalisme rend le lien social ouvert hypothétique et inutile dans la poursuite des intérêts personnels. Si l’on accepte le présupposé que nous vivons dans une société du spectacle, alors la seule fiction d’identification qui nous reste est celle de l’artiste, tel qu’hérité du romantisme : une idiosyncrasie à la fois visionnaire (supposée reliée au Vrai) et capricieuse (ultraindividualiste). Ou, si l'on préfère, l'idiot.
Philosophiquement, la mort de Dieu, c’est celle du platonisme, celle d’un monde hierarchisé en strates, de la plus impure (et indigne de l’Etre) à la plus pure, imbibée de Bien, de Beau, en un mot Ultra. Ce n’est pas seulement qu’avec la modernité la nature devient objet, c’est que tout objet devient naturel. Dans un monde où l’Etre, c’est l’Energie, une auto puissante et “racée” est aussi naturelle que jadis un pur sang d’Orient. De même, les fantasmes deviennent réels. Qu’est-ce qui est plus énergétique : de s’identifier aux super-héros, comme nous le propose Hollywood, ou d’accepter la dépression ? Bien sûr, seuls les enfants peuvent croire qu’ils sont Spiderman. Les adultes contemporains adoptent l'identification plus subtile et plus incriticable de l’artiste-sans-oeuvre. D’autant que cette identification est encouragée par la société du loisir : camescope, karaoké, yoga, etc. La réduction du temps de travail, chez les classes moyennes, permet au motif de l’artiste du dimanche de s’étendre à toute la semaine. Même en fuyant l'individualisme capitaliste, on en adopte les mécanismes : je suis ce que je veux être, à condition que j’y mette de l’énergie. La nature humaine devient effectivement un jeu d’identités.
Le capitalisme soutient son idéologie de système économique indépassable en présentant la compétition radicale de tous contre tous comme l’essence de la nature (Darwin). La nature est morte. Mais elle subsiste sous le mode de l’idéologie de l’état de nature, fondatrice du capitalisme : l’homme est un loup pour l’homme. Tournant à vide sur lui-même comme l’univers, sans repère fixe comme tout système chaotique, l’homme postmoderne croit être en prise directe avec l’illusion du monde. L’homme classique avait pour essence de renoncer aux choses pour accéder à un accroissement de son être. Cet accroissement était promis par des impératifs aujourd’hui considérés comme rigides car entravant la circulation des êtres-marchandises, impératifs tels que l’honneur, le devoir, la responsabilité, la noblesse d’âme, le courage. L’Homme Nouveau n’a désormais plus de raison de renoncer à quoi que ce soit, puisqu’il est sommé de rechercher l’accroissement de son être dans la jouissance privée. Son idéal du Moi est un corps sensuel, épanoui, fluide, intense et puissant. Sa religion est une cacophonie biophile réunissant l’Ecoulement incessant des objets (le Père), l’Eternel Retour de la Quantité (le Fils), et la Nouveauté Perpétuelle (le Saint-Esprit).
L’artiste-sans-oeuvre, ultime motif de l’anthropocentrisme, affirme s’être détourné de toute idéologie - telle que l’opposition entre esprit et machine, nature et culture, maître et victime - pour se maintenir dans un monde virtuel, supposé être sa création. Chacun croit savoir que le réel n’est que subjectif. S’il n’y a pas de rapports humains, il est établi que ces rapports non jamais existé et ne le peuvent pas. La société, ce serait toujours un montage d’images. La réalité en tant qu’ombre de la caverne aurait disparu avec notre soleil commun, et certains s’en réjouissent car cette réalité était laide.
La meilleure définition contemporaine du réel, c’est Sade qui l’a donnée, inspiré de Spinoza : le réel est destruction incessante puis renaissance. Extrait de la Philosophie dans le Boudoir : “Si la nature ne faisait que créer, et qu’elle ne détruisît jamais, je pourrais croire avec ces fastidieux sophistes que le plus sublime de tous les actes serait de travailler sans cesse à produire le Beau. Mais le plus léger coup d’oeil sur les opérations de la nature ne prouve-t-il pas que les destructions sont plus nécessaires à ses plans que les créations ? Ce principe admis, comment puis-je offenser la nature en refusant de créer ?” Le réel veut donc tout, car il n’est que mouvement. Le sac en amidon biodégradable est l’état actuel et impermanent de la nature. Et l’homme lui-même doit sans cesse se détruire et se réinventer, être en mouvement. La personne morale a vécu. Les impératifs capitalistes de la croissance et de l’innovation modèlent désormais l’individu dans son intimité. Or quel est le mécanisme propre à la nature humaine moderne qui puisse sans cesse aspirer à la croissance et à la métamorphose ? L’ego. Dans un monde de marketing, où la différence factice est censée faire la différence, être humain, au sens de naturel, émotif, généreux, devient une faiblesse. Nous sommes aux antipodes du don. Un universel "Et alors?" (l'expression est de Andy Warhol) est censé gouverner notre hédonisme de masse. Au regard de la corruption généralisée, de la renaissance éternelle et des hochets de l’indice CAC 40, tout vaut, car tout va. Que la marche du monde tende vers le Nihil ne modifie rien au fait qu’elle tende, qu’on le veuille ou non, qu’on s’y oppose émotivement ou qu’on se force à y adhérer par l’hystérique méthode Coué qui régi l’ego de l’homme postmoderne.
On pourrait rétorquer que la “démocratisation de la psyché artiste” est une bonne chose pour la libération des masses. A analyser les effets de l’esprit de 68 dans les années 80 et 90, on constate plutôt qu’elle est une bonne chose pour la société de marché. La plupart des aspirations des années 60-70 sont devenues des offres marchandes de la société de loisir. En ce sens, le salarié-artiste apparaît comme l’enfant direct des beatniks, la synthèse dialectique et capitaliste entre l’homme classique, “coincé” et l’homme libéré rêvé. D’où le fait que la plupart des ouvrages de management contemporains vantent la figure du salarié-créatif, entreprise de lui-même, Léonard de Vinci de la télévente.
Bref, l’actuelle marchandisation de l’âme semble annoncer un dressage radical et sans échappatoire des individus, puisque les multiples échappatoires font désormais partie du dressage. Mais nous proposons de dépasser le pessimisme des constats qui précèdent, en examinant les perpectives qu’offrent deux philosophies, celle de Lacan et celle de Marx.
Lacan permet d’invalider l’aspiration contemporaine à la jouissance absolue, en analysant l’absolu comme le leurre de toute structure, et la jouissance comme un impossible, qu’il nomme objet a. Nous proposons que l’objet a, l’impossible que désigne toute structure capitaliste, c’est précisément la société. Marx permet de rappeler que l’aliénation actuelle ne fonctionne que parce que le social n’est plus perçu comme une réalité. Sortons donc du postmodernisme. Le lien, la relation, doit de nouveau être perçu comme une réalité plus forte que celle de l’individu. Il y a un plan d’être social qui soutient toute structure et qui est, pour citer Lévinas, “la relation sociale comme expérience par excellence.” Derrière les apparitions sociales pointe cet être qui ne peut être que relation, un être-pour, un magnétisme entre polarités. Le manque enraciné dans le sujet capitaliste n’est autre que le manque individuel de la relation communautaire, dans une société qui a remplacé le don par la transaction.
La société comme simple somme d’individus égoïstes est une fiction de borgnes qui fonctionne mal (névroses, dépressions, psychoses, autisme light, starmania, hype-mania...). Le social fonctionne à la fois comme condition de possibilité a priori de l’être individuel humain, mais également comme réalité sensible. L’être-en-relation, c’est à la fois le présupposé logique de la conscience humaine et le socle de notre présence immanente au monde. Les hommes sont toujours déjà unis. Alors ouvrons notre deuxième oeil...

Question :

La hype n'existe pas, c'est une utopie négative. C'est une fiction produite par le fétiche de la marchandise absolue, moteur du capitalisme. De la même façon que tous les modèles de bagnole sont soutenus par le modèle fictif de la bagnole absolue, dont ils sont censés se rapprocher à mesure qu'on y met le prix, la hype est un cercle imaginaire hyper-fermé qui n'existe nulle part, seulement approchable par des simulacres de soirées vaguement fermées. OK pour détruire la hype si on est conscient que c'est une fiction. Mais je dénonce le traitement hyperbolique des soirées : le journaliste ou le chroniqueur y va et son compte-rendu est un conte de fées exagéré, on nomme orgie un banal apéro, et dès lors on crée toujours plus de frustration et de haine chez ceux-qui-n'en-sont-pas. Est-ce que c'est la frustration qui gouverne les casseurs-de-hype, ou est-ce que c'est la volonté saine de détruire les fausses fétiches et les valeurs imbéciles ?



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AUTEUR : Luis de Miranda    DATE : 23 mai 2003



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