RETOUR A LA UNE      A LIRE   Le 09 Février 2010
 
  Géopolitique & Stratégie  
 
  Analyses
stratégie: le changement I

Les grandes ruptures de notre temps remettent en cause aussi notre perception de l'environnement où nous évoluons et du temps qui s'écoule. Eric de la Maisonneuve analyse ces changements qui bouleversent l'environnement stratégique et posent la question du rôle de l'Etat ainsi que des ses fonctions à l'heure de la mondialisation.

STRATEGIE : LE CHANGEMENT
Partie I
par le général Eric de la Maisonneuve




L’étude des causes de la violence et l’observation des phénomènes polémologiques ne suffisent pas à rendre compte des ressorts ni du cadre dans lequel s’inscrivent aujourd’hui les actions conflictuelles. Toute manifestation de la violence comme tout emploi de la force en effet reflètent l’état politique et sociologique d’une collectivité : « Dis-moi comment tu fais la guerre et je te dirai qui tu es ! » L’organisation sociale et politique de la violence – une autre façon de parler de stratégie – obéit nécessairement, selon les époques et les civilisations, à un certain nombre de critères qui ont principalement pour objet, d’abord le cadre spatio-temporel dans lequel s’inscrit l’action, ensuite le nombre et la qualité des acteurs ainsi que les règles qu’ils se sont accordés à respecter ; elle répond par ailleurs à quelques principes simples et reconnus comme la liberté d’action, l’économie des forces, l’unité de commandement, la sécurité des communications ; elle se situe enfin dans une logique d’autorité, définie par la verticalité et concrétisée par la hiérarchie.

Cet ensemble cohérent et éprouvé de conditions et de paramètres, grâce à leur caractère fortement structurant, donne aux actions humaines en général, aux actes de violence « officielle » en particulier, leur homogénéité et, ainsi, une chance sérieuse d’efficacité, en limitant autant que faire se peut la « part du hasard » qui leur est pourtant inhérente.

C’est cet ensemble qui est mis en question par la « modernité » ; c’est toute la construction stratégique « classique » qui est contestée et mise à mal par les changements, parfois radicaux, de la plupart des paramètres constitutifs de l’action. Et ce, dans des conditions et pour des raisons qu’il paraît impossible d’ignorer, surtout si on prétend envisager le futur, ce qui demeure notre ambition collective naturelle.


Le cadre espace-temps

Le cadre « espace-temps » est le paramètre qui nous est le plus familier ; nous avons en effet pris l’habitude de situer toute action dans un temps et un lieu donnés, c’est-à-dire de lui donner des références concrètes.

Le « territoire » constitue l’espace stratégique par excellence. Il est d’abord le lieu où se déroule l’action ; sur le plan militaire, le « champ de bataille » sur lequel se place l’affrontement des armées, espace nécessairement ouvert pour qu’on s’y voie et limité pour qu’on puisse y commander. Il est aussi l’enjeu de l’action, le bien que l’on cherche à s’approprier ; sur le plan politique, la province ou les places fortes convoitées pour compléter le « pré carré ». Quel qu’il soit, ce territoire est matérialisé par une ligne de front ou « frontière » qui symbolise à la fois la propriété et l’appartenance. Le territoire national, à cet égard, est emblématique. Désigné sous le terme de « patrie », il est sacralisé, considéré comme inviolable, autorisant voire appelant tous les excès, et finit par recouvrir, à lui seul, la notion d’espace.

C’est cette conception abusive de la nation, condamnée par l’échec des confrontations majeures du XX° siècle, qui a rendu les peuples méfiants à l’égard de toutes les formes d’irrédentismes et conduit aux apaisements interétatiques contemporains. Ceux-ci ont inscrit dans le marbre des traités le principe d’intangibilité des frontières et surtout de non-agression, ôtant ainsi au territoire sa fonction d’enjeu politique, sinon d’espace stratégique, pour le « rabaisser » au rôle de base économique et démographique. Cette dévaluation du territoire, en particulier du territoire national désigné par le terme quasiment oublié aujourd’hui de « patrie », a des effets sensibles sur les individus comme sur les peuples. Pour les uns, ce sont des sentiments d’appartenances multiples, accrus encore par le nomadisme et par l’émigration, à un ou plusieurs pays, à un continent sinon à deux, à la planète Terre, plus simplement à une province ou à une ville ; on peut se sentir ainsi français et…africain, européen et…citoyen du monde, marseillais et…breton, etc. ; ces liens, aussi forts soient-ils, ne sont plus nécessairement des ancrages ou des références. Pour les peuples, l’effet déstructurant est moins sensible, car l’histoire de leurs affrontements est récente et encore vivace dans leurs mémoires collectives ; mais la forme de cohésion qu’exigeait la « défense nationale » tend à se fondre dans ce nouveau paysage, voire à disparaître, comme le confirme la suppression du service militaire dans la plupart des pays européens.

La « fin des territoires », ne signifie pas pour autant qu’on puisse se passer de référence à des espaces ; mais ceux-ci, en raison de leur rapide multiplication, n’ont pas encore trouvé l’articulation qui permettrait de préciser les niveaux des responsabilités. Le partage de celles-ci entre les diverses instances nationales, internationales, régionales, locales reste confus et le principe de subsidiarité - très théorique - est peu ou pas respecté. Ce qu’on voit toutefois se dessiner, ce sont trois nouveaux espaces de pouvoir : le monde comme espace politique (les Nations Unies, leurs filiales, les grandes conférences internationales…), le continent comme espace économique (l’Union européenne, le Mercosur, l’Alena…), la ville comme espace de vie et d’activités (manifestations sportives, sièges d’entreprises, lieux de développement et de culture…). Dans cette redistribution des cartes, que devient l’Etat-nation, jusqu’il y a peu de temps référence unique et absolue dans le domaine spatial ? C’est bien une des questions politiques et stratégiques majeures de notre temps d’avoir à redéfinir la nature des différents espaces et la répartition des responsabilités qui s’ensuit.

S’agissant du temps, la modification du cadre de l’action apparaît moins complexe, mais plus brutale et impérieuse et donc tout aussi perturbatrice. Ce changement, lié au facteur vitesse, est dû à la révolution de l’information et au développement des médias. Par la grâce des moyens de communication, le temps présent, en raison de la pression qu’il exerce, s’impose avec une force telle qu’il tend à occulter ou à démoder les événements du passé même proche et à interdire - faute de temps ! - de se préoccuper de l’avenir.

Cette rupture dans l’équilibre des phases du temps - passé, présent, futur - contraint l’action à se limiter à l’instant ou à la brève durée – celle de l’attention médiatique – et donc à la réaction. L’action, privée du temps long de l’Histoire (les sources de l’expérience) et de la perspective du futur (le chemin de la réflexion), est dès lors totalement sous l’emprise des critères de la technique ; elle est condamnée au « possible ».

La dégradation de l’action n’est pas la seule conséquence de cette tyrannie du présent ; elle entraîne également une « indéfinition » du temps. Le temps, en effet, avait pour tâche de caractériser l’époque : temps de paix et temps de guerre, plans, échéances…Toutes les activités humaines majeures s’inscrivaient ainsi dans un système de référence : en politique, la durée d’un mandat ; en économie, la notion de cycle…Tout cela, malgré l’intangibilité des formes, tend à s’estomper derrière les exigences de l’actualité et cette avidité des médias à brûler les étapes à la recherche permanente du scoop et de l’audience. Ce « time is money » terrifiant qui donne au temps, pourtant bien commun à tous les hommes et critère de la vie, une valeur purement comptable. La désarticulation du temps nous plonge dans un présent perpétuel, ce « temps de crise », course permanente vers autre chose, fuite en avant vers des lendemains pourtant inconnus, en tout cas mal préparés, toujours faute de temps.

On voit bien, à travers la transformation du cadre de l’espace et du temps, à quel point l’action, à la fois méthode, art et technique, devient aléatoire, voire impraticable. Sans ses repères de temps et de lieu, l’action est déstructurée ; elle tend à s’isoler du contexte stratégique et est alors vouée à l’échec ; elle est prise dans un engrenage et se trouve alors manipulée. C’est le principe même de liberté d’action qui est ainsi contesté.

C’est sur ce terrain particulièrement favorable que prolifère le phénomène de mondialisation, dernier avatar des idéologies du XX° siècle. Elle profite des incertitudes concernant l’espace et le temps pour tenter d’imposer une nouvelle uniformisation fondée sur le modèle américain et son impérialisme culturel et économique. Comme les idéologies précédentes, la mondialisation est une mystification ; elle veut faire croire que ce qui est bon pour 15 à 20 % de la population mondiale, celle qui possède 80 % des richesses planétaires, est également valable pour le reste de l’humanité ; elle provoque ainsi en réaction une nouvelle « lutte des classes », la fureur des souverainistes adeptes du « tout-Etat », l’opposition des écologistes, l’étonnement des sociologues et le scepticisme des gens de bon sens.


A suivre...


L’auteur :

Saint-cyrien (1958-1960), diplômé d'état major, breveté de l'Ecole de Guerre. A servi dans des unités de Légion étrangère et de l'Arme blindée, en Algérie puis en France. Direction de l'école des troupes blindées au Zaïre de 1981 à 1983. Exerce le commandement d'un régiment de chars (1984-1986).
En poste au Service d'information et de relations publiques, à l'Etat-Major des Armées (cabinet), Chef d'état-major de la 10ème division blindée (1986-1989). Professeur à l'Ecole Supérieure de Guerre (1983-1984), cadre à l'IHEDN (1989-1990). Conseiller au Secrétariat Général de la Défense Nationale, chargé du secrétariat des Conseils de Défense (1990-1994).
Directeur de la Fondation pour les Etudes de défense (1994-1996).
Chargé de mission au cabinet du ministre, puis auprès du chef d'état-major de l'armée de Terre (1997-1998).
Commandeur de la Légion d'honneur et de l'Ordre national du Mérite.


Actuellement:

Enseignement: Séminaire de stratégie à Paris XI (3ème cycle) depuis 1997, professeur à l'ILERI depuis 1994, chargé de cours dans plusieurs écoles et universités françaises et étrangères.

Publications:

"La violence qui vient" (Arléa 1997)
"Incitation à la réflexion stratégique" (Economica-1998)
"Le métier de soldat" (Economica-2002). Prix Vauban 2002


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AUTEUR : Eric de la Maisonneuve    DATE : 18 mars 2004



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