STRATEGIE : LE CHANGEMENT
Partie II
par le général Eric de la Maisonneuve
Les acteurs et la règle du jeu
Depuis plusieurs siècles au moins - c’est ce que nous enseigne l’Histoire - la démarche générale des peuples paraissait compréhensible. Les acteurs principaux étaient peu nombreux et donc repérables ; les règles de conduite qu’ils adoptaient ou que l’un ou l’autre d’entre eux imposait étaient lisibles et connues. Dans ces conditions, les relations internationales - la paix et la guerre - étaient prévisibles, et la répartition des rôles entre diplomates et militaires, consacrée par l’usage.
S’agissant des acteurs, la multiplication du nombre des Etats (de soixante en 1938 à près de deux cents aujourd’hui), mais surtout la disparité considérable entre la plupart d’entre eux et quelques « puissances », ont fragilisé ce qui fondait le principe de leur souveraineté, c’est-à-dire leur capacité à survivre économiquement et à se faire respecter politiquement. Coiffés et débordés par des organisations internationales omniprésentes (les soixante douze filiales de l’ONU), les Etats sont également concurrencés par la prolifération des organisations non gouvernementales (ONG), entreprises multinationales, associations diverses, sectes, réseaux, etc. Au lieu de deux à trois dizaines d’Etats responsables autour desquels s’organisait la vie du monde, ce sont aujourd’hui des milliers d’organisations qui interfèrent à tous les niveaux et donnent au cours des choses et à l’actualité l’allure chaotique que nous observons.
Dans un tel imbroglio, les règles de conduite applicables aux Etats, qui en étaient par ailleurs les auteurs, le sont d’autant moins aux autres acteurs qu’elles ne défendent pas nécessairement leurs intérêts et ne prennent que rarement en compte leurs arguments. C’est sur ce « vide juridique » que se développent les activités souterraines et criminelles, propres les unes et les autres, par leur ampleur et l’impunité, à transformer un monde civilisé en une annexe de la jungle. Cette situation sert en apparence le libéralisme triomphant sur les décombres du communisme ; elle entretient en réalité le désordre du monde, favorise les conflits sans parvenir toutefois à les « encadrer », accentue en outre les injustices et conduit à terme plus ou moins proche à l’anarchie.
Les principes et l’autorité
Nous l’avons mentionné plus haut, l’action ne peut se dérouler de manière cohérente, donc efficace, qu’à condition que soient respectés un certain nombre de principes au premier rang desquels se trouve « l’unité » : unité de lieu, unité de temps, unité d’action. L’action a besoin du temps, car il lui faut s’inscrire dans une perspective et se fixer un objectif ; elle a besoin aussi d’un espace de « manœuvre », théâtre des opérations ou lieu de rencontre ; elle ne peut enfin se passer de l’autorité, c’est-à-dire d’une organisation et de représentants qui en assument la responsabilité, en termes militaires : du commandement. Dans le cadre ainsi fixé et nécessairement contraignant, l’action ne peut naître que d’un effort de la volonté et de l’intelligence des dirigeants ; ce qui suppose qu’ils aient la possibilité d’y exercer leurs talents. Si le cadre fixe les limites, la liberté est le moteur de l’action.
Le second principe, celui de l’économie des forces, résultant de la rareté des moyens, est particulièrement maltraité à notre époque de gaspillage des ressources et d’obsolescence incessante des techniques. L’inflation des moyens favorise la primauté des techniques, celle du rouleau compresseur, sur l’intelligence et l’imagination. Elle rend en quelque sorte inutile la démarche stratégique qui est la recherche constante de la voie la plus avantageuse, la moins risquée et aussi la moins coûteuse. On voit bien que ce n’est pas le chemin pris ces dernières décennies dans la gestion des affaires du monde, notamment à travers la course aux armements, l’exploitation des ressources pétrolières, les surplus agricoles, etc. Le mouvement écologiste et les opposants à la mondialisation manifestent avec plus ou moins de pertinence leur refus de voir ainsi mépriser ce principe d’économie des moyens.
Le troisième principe de la stratégie classique, celui de la sécurité des communications, n’a jamais été aussi actuel. Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) le placent au cœur des préoccupations contemporaines. Malgré son air suranné, ce principe n’a cessé d’être moderne ; il a été constamment dépendant du progrès des communications terrestres puis maritimes et aériennes, optiques puis électriques et électroniques : voies romaines, télégraphe, chemin de fer, radar…La difficulté aujourd’hui est que la technologie ouvre si grand l’espace des communications qu’il devient effectivement impossible d’en assurer comme autrefois la sécurité : Internet est par nature non structuré, ce qui signifie que le champ où pourrait se dérouler l’action n’est plus contrôlable.
Dans un système aussi complexe, déployé en réseau, c’est-à-dire sans ordre structuré et sans hiérarchie formelle, l’autorité devient impraticable. Tout l’ordre social et politique de nos pays était fondé sur cette structure hiérarchique - liée à la naissance, au talent ou à l’élection - qui avait pour fonction de « décider ». La contestation de cet ordre a pour effet de perturber, sinon de bloquer, ce processus de décision et l’exercice de la responsabilité qui en était le corollaire. Le nouveau système, encore balbutiant, est fondé lui sur un autre processus qui est celui de l’élaboration des choix. Entre l’ordre hiérarchique étatique qui a pour finalité de décider et de faire appliquer ses décisions, et le système en réseau qui produit naturellement des propositions et élabore des choix possibles, il est visiblement difficile de trouver un espace de rencontre et un lieu de débat. Cela explique le blocage auquel sont parvenues nos sociétés, incapables de trouver des solutions à des questions, pourtant cruciales (temps de travail, retraites, sécurité…), abordées selon des angles « experts » très différents d’un côté et de l’autre. Plus que le principe d’autorité, c’est le fonctionnement même de la société qui est en cause.
*
Ainsi rien de ce qui constituait le cadre et l’environnement qui permettaient à l’action collective d’être conçue, préparée, décidée et conduite n’a résisté aux bouleversements de l’époque. Inutile de se lamenter et de chercher à revenir en arrière : le mal - si l’on peut dire - est fait. Ce n’est d’ailleurs ni un bien ni un mal, mais le fruit d’une évolution. Sans doute aurait-elle pu être mieux maîtrisée et ses effets canalisés ! Mais le résultat est là : le décalage, parfois la disparition, des paramètres qui servaient de références et de repères à l’action stratégique obligent à repenser celle-ci sur de nouvelles bases. Nul doute que la modernité, en même temps qu’elle bouscule les anciens critères, nous fournit les éléments d’une reconstruction.
Fin
L’auteur :
Saint-cyrien (1958-1960), diplômé d'état major, breveté de l'Ecole de Guerre. A servi dans des unités de Légion étrangère et de l'Arme blindée, en Algérie puis en France. Direction de l'école des troupes blindées au Zaïre de 1981 à 1983. Exerce le commandement d'un régiment de chars (1984-1986).
En poste au Service d'information et de relations publiques, à l'Etat-Major des Armées (cabinet), Chef d'état-major de la 10ème division blindée (1986-1989). Professeur à l'Ecole Supérieure de Guerre (1983-1984), cadre à l'IHEDN (1989-1990). Conseiller au Secrétariat Général de la Défense Nationale, chargé du secrétariat des Conseils de Défense (1990-1994).
Directeur de la Fondation pour les Etudes de défense (1994-1996).
Chargé de mission au cabinet du ministre, puis auprès du chef d'état-major de l'armée de Terre (1997-1998).
Commandeur de la Légion d'honneur et de l'Ordre national du Mérite.
Actuellement:
Enseignement: Séminaire de stratégie à Paris XI (3ème cycle) depuis 1997, professeur à l'ILERI depuis 1994, chargé de cours dans plusieurs écoles et universités françaises et étrangères.
Publications:
"La violence qui vient" (Arléa 1997)
"Incitation à la réflexion stratégique" (Economica-1998)
"Le métier de soldat" (Economica-2002). Prix Vauban 2002