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Pouvez-vous nous expliquer comment vous est venue l’idée de ce livre ?
Paule Masson. Elle est partie des « auvergnats » qui, dès 2004, après avoir quitté la CFDT, ont eu envie de raconter leur histoire et l’originalité de leur décision : quitter collectivement une confédération, la CFDT, pour en rejoindre une autre, la CGT. Avant eux, tous les moments de crise dans le syndicalisme s’étaient soldés par la création d’une nouvelle organisation. L’éclatement de la FEN avait donné naissance à la FSU et l’UNSA. Les départs de la CFDT après 1995 ont permis de rassembler les syndicats Sud dans une nouvelle Union syndicale, devenue depuis Solidaires. Cette fois ci, l’éparpillement était évité. Raymond Vacheron et René de Froment ont toujours été des militants de l’unité syndicale. Avec le temps et l’expérience, ils ont poussé leur réflexion plus loin, préconisant un rassemblement du syndicalisme. Ils ont mis leurs idées en pratique en rejoignant la CGT et voulaient tout simplement laisser une trace écrite de cette aventure. Parallèlement, les responsables syndicaux qui ont fait le même chemin, chez les cheminots, dans le commerce ou les banques, avaient aussi envie d’écrire. Certains s’étaient même lancés dans de premières tentatives. Ils se connaissent tous et, petit à petit, a pris corps l’idée de raconter leurs parcours dans un même ouvrage. Ils voulaient se faire aider dans la rédaction, sollicitaient un « regard extérieur ». Je m’occupais des syndicats depuis pas mal de temps à l’Humanité. J’avais suivi de près le départ de la CFDT des cheminots, des auvergnats et des banques. Lors du 48ème congrès de la CGT, à Lille, ils m’ont demandé si j’étais d’accord pour m’engager dans l’aventure.
Tous sont d’ardents défenseurs d’une recomposition du paysage syndical et y ont contribué. Sont-ils optimistes sur l’accélération de ce processus dans les prochains mois ?
Paule Masson. Ils portent cette perspective depuis longtemps. C’était déjà un des points de désaccord avec la CFDT. Ils ont toujours privilégié la construction de l’unité syndicale, particulièrement avec la CGT, et ont toujours vérifié le moteur qu’elle représente dans la construction d’un rapport de force. Loin de se contenter de « quelques coups unitaires », ils ont construit des relations pérennes avec d’autres organisations qui leur ont permis de prendre la tête de luttes importantes, parfois de perdre, souvent de gagner. Ils n’ont pas forcement tous la même appréciation de la façon dont le paysage syndical doit se reconfigurer pour l’avenir mais un point les lie : il n’est plus possible que la France continue de détenir le plus faible taux de salariés syndiqués en Europe pour le plus grand nombre d’organisations. L’offre est supérieure à la demande et le syndicalisme n’en ressort pas grandi.
La période qui s’ouvre est pleine d’incertitudes. Nous affirmons dans le livre que « le paysage syndical est amené à évoluer dans un avenir proche ». Le syndicalisme solidaire, interprofessionnel, qui prétend jouer un rôle dans les transformations sociales de la société, ne se remettrait sans doute pas de nouvelles fractures. Tout le monde est plus ou moins conscient de cette situation. L’heure est plutôt à des rapprochements, aidés par la mise en œuvre des nouvelles règles de représentativité. D’ici 4 à 5 ans, dans le secteur privé, il ne sera plus possible d’obtenir le droit de négocier sans représenter au moins 10% des salariés dans une entreprise, une branche et 8% au niveau interprofessionnel. Il ne sera plus possible de signer un accord sans rassembler, seul ou à plusieurs, au moins 30% des suffrages, 50% dans la fonction publique. Les « petits » comme la CFTC, la CFE-CGC risquent de perdre leur représentativité interprofessionnelle. L’UNSA, Solidaires ou la FSU ne pourront pas la gagner. Cette réforme va donc sérieusement impacter les comportements. La question est de savoir s’il faut se contenter d’attendre qu’elle fasse son œuvre ou prendre des initiatives.
Justement, les rapprochements qui s’ébauchent comme celui entre l’UNSA et la CFE-CGC semblent sous tendus par des préoccupations plus alimentaires qu’idéologiques. Quels signes font actuellement défaut pour voir apparaître des rapprochements liés à des orientations convergentes ?
Paule Masson. Les salariés viennent, dans plusieurs élections, d’envoyer de sérieux signes sur ce qu’ils veulent voir évoluer. Aux prud’homales, la CGT a conforté sa première place en progressant pour la première fois depuis que ce scrutin existe. Avec 34% des voix, elle inverse une tendance, progresse dans tous les collèges et presque tous les départements. Elle creuse l’écart avec la CFDT, lourdement pénalisée (-3,37%) et avec FO qui perd aussi plus de deux points. Dans la Fonction publique territoriale, la tendance est exactement la même. Dans l’Education nationale, la FSU, déjà très puissante, conforte sa première place et progresse légèrement. J’y vois plusieurs signes encourageants : les salariés ont accordé une prime à ceux qui luttent, à ceux qui cherchent en permanence à construire l’unité syndicale. Il s’agit d’une tendance de fond, peut-être d’un mouvement qui va susciter quelques remises en questions. Le paysage syndical est moins immobile qu’il n’y paraît. L’UNSA a pris l’initiative de se marier avec la CFE-CGC pour tenter de construire ce qu’elle appelle un « pôle syndical réformiste ». Si la CFDT s’obstine dans ses dérives d’accompagnement du libéralisme, franchement, la place est à prendre. Et pour une fois, cela ne s’opère pas avec un clash mais par un regroupement. Cela étant dit, les nouveaux critères de représentativité accélèrent le processus, ce qui n’est pas forcément de bonne augure car la course de vitesse privilégie une « fusion par en haut » et, effectivement un rapprochement qui apparaît « alimentaire ». La CFE-CGC donne à l’UNSA une assise chez les cadres. L’apport des troupes de l’UNSA permet à la CFE-CGC de rester représentative. En général, ce genre de deal ne passe pas comme une lettre à la poste parmi les militants. Certains ne vont pas monter dans le bateau. Reste que les salariés ne voient pas cette union d’un mauvais œil puisque ces deux organisations ont progressé aux élections prud’homales.
Jusqu’à présent la CGT, qui a développé le concept de syndicalisme rassemblé, semble être plus attentiste qu’active pour faire bouger le paysage syndical. Comment l’expliquez-vous ?
Paule Masson. Je ne l’explique pas forcément. Dans le livre, nous dressons le même constat que vous : la CGT a suscité beaucoup d’espoirs en portant l’idée d’un syndicalisme rassemblé sans prendre des initiatives très visibles pour lui donner du contenu. C’est une des questions que les auteurs ont voulu poser avec force, et, de ce point de vue, le livre a fait mouche. Si la CGT se méfie des fusions d’appareils, elle a plutôt raison de prendre son temps. Depuis une quinzaine d’années, la CGT a déjà produit beaucoup d’efforts pour se placer au centre du paysage syndical, rester le syndicat qui lutte et conteste les réformes de régression sociale, élabore des revendications et propose des alternatives, décide avec les salariés et cherche à tout moment à bâtir l’unité, tout en occupant aussi ses fonctions de négociation d’accords. Elle a produit des efforts pour s’ouvrir, affirmer son indépendance vis-à-vis des partis politiques, singulièrement du parti communiste et apparaître mieux comme un syndicat qui peut accueillir tous les salariés. Elle a, enfin, cherché à rééquilibrer ses forces pour syndiquer d’avantage les salariés du secteur privé, surtout dans des secteurs désyndicalisés comme le commerce ou les petites entreprises. Ce mouvement n’est pas achevé et il n’est pas de tout repos. Mais l’heure est peut-être venue pour elle d’aller plus loin. Les élections prud’homales lui en donnent l’occasion. Elle est à mon sens devenue totalement légitime pour impulser un débat public sur le rassemblement des forces. Dans le livre, nous proposons plusieurs pistes qui permettraient d’irriguer le débat en bas, de prendre des habitudes de travail pérenne avec les autres organisations.
En tant que journaliste spécialiste du syndicalisme, quelle est votre perception de ce milieu. La volonté unitaire vous semble-t-elle perceptible de la même manière chez les responsables syndicaux et chez les militants ?
Paule Masson. Heureusement que les syndicats existent. Depuis les années 80, le libéralisme a tout balayé sur son passage. Il a porté de rudes coups au contrat social et est parvenu à éteindre les alternatives politiques. Les syndicats, ont, pour l’essentiel, subi ce mouvement mais sans eux, la situation serait bien pire. Ils résistent et se retrouvent même souvent bien seuls pour porter des solutions alternatives. Les syndicats européens nous envient cette capacité de mobilisation. C’est une force mais elle devenue très fragile. Le syndicalisme apparaît morcelé, divisé, peu préoccupé d’intérêt général, bien souvent corporatiste et replié sur lui-même. Du coup, les salariés ont tendance à se tourner vers lui quand ils n’ont plus le choix. Il reste des gros bastions, essentiellement dans les entreprises publiques et la fonction publique, mais les forces s’usent là aussi et les nouvelles générations peinent à trouver leur place. La majorité des salariés travaillent là où les syndicats n’existent pas, particulièrement dans des petites entreprises. Leur vie professionnelle est de plus en plus précaire, mobile et les syndicats sont pour l’heure très mal outillés pour répondre à cette nouvelle donne. Ils ont produit des efforts théoriques pour inventer les droits d’aujourd’hui (la sécurité sociale professionnelle par exemple) mais leurs structures ont peu évolué. La CFDT a compris le problème avant les autres mais elle a adapté ses structures en opérant une centralisation très importante de son fonctionnement et a dans le même mouvement, accéléré son virage stratégique d’adaptation au libéralisme. Du coup, ce modèle sert parfois de contre-exemple et alimente, dans la CGT par exemple, des craintes par rapport au changement.
Notre courant constitué en 2004, prône au sein de la FSU un rassemblement du syndicalisme revendicatif, dont la CGT serait le pivot. Le rapprochement entre la CGT et la FSU reste, au mieux balbutiant. Quelles sont les causes de cette faible empathie ?
Paule Masson. Il est vrai que ces deux organisations ont une grande proximité idéologique et une stratégie syndicale très proche. Mais elles n’ont pas la même histoire. Nous pensons aussi, et l’expliquons dans le livre, que la CGT peut être le pivot d’un rassemblement du syndicalisme, ou d’une partie du syndicalisme. Mais, si d’aventure un tel mouvement s’engage, elle ne pourra plus être tout à fait la même. Elle devra elle aussi se dépasser. En passant de la CFDT à la CGT, les auteurs du livre ont vécu des expériences différentes. Quand l’intégration s’est réalisée par un mouvement d’absorption par la CGT des adhérents CFDT, les résultats n’ont pas été des plus concluants. L’expérience la plus originale est celle des banques, ou les deux fédérations (CGT et CFDT) se sont dissoutes pour créer une nouvelle structure. Le CGT doit trouver des formes adaptées pour travailler des rapprochements et elle doit trouver les voies de ces rapprochements sans se couper des autres. Pas facile. Déjà, quand des réunions intersyndicales sont programmées, la CGT doit batailler pour que la FSU, l’UNSA ou Solidaires soient invitées. Elle n’y parvient pas toujours. Quant à la FSU, un vrai débat la traverse depuis plusieurs congrès sur ce qu’elle doit devenir. Elle représente une vraie force, mais qui reste cantonnée au monde de l’éducation, voire aujourd’hui à la fonction publique. Elle a donc du mal à s’imposer sur le terrain interprofessionnel même si elle cherche à le faire et y parvient parfois très bien. Certains militent pour qu’elle se transforme en confédération. Cela ferait « une de plus » dans un paysage déjà très encombré. Certains, comme vous, prônent plutôt une adhésion collective à une confédération déjà existante, la CGT. C’est sans doute un chemin pertinent. Il faudra du temps même si je pense que les événements peuvent maintenant s’accélérer.
Dans ces derniers congrès la CGT a mis l’accent sur un rééquilibrage au profit du secteur privé. Un rapprochement avec la FSU pourrait-il être considéré comme peu souhaitable parce que en soi de nature à aggraver ce déséquilibre ?
Paule Masson. Ce débat existe dans la CGT. Il a peut être constitué un obstacle à la prise d’initiative. Mais là ne me semble pas être l’essentiel. La CGT avait froidement accueilli la proposition de la FSU de créer des structures de travail pérenne après la réforme des retraites de 2003. En 2006, après la victoire sur le CPE, il y a eu aussi des tentatives de continuer à travailler ensemble… Qui ont avorté. Les obstacles sont plus profonds. Et puis, la CGT est organisée dans la fonction publique. Elle est plus forte que la FSU dans la fonction publique d’Etat et dans les collectivités territoriales. Mais dans l’Education, c’est une autre paire de manches. Si la FSU déboule, cela change forcément pas mal d’équilibres…