Pierre-Albert Jourdan ( 1924-1981 ) est un poète rare et peu connu, mais qui fut l’ami de René Char et Henri Michaux. La découverte de sa poésie est un vraie révélation, de celles qui ébranlent l’âme de fond en comble. On ressent une belle authenticité à sa lecture, comme un appel d’air. Il n’était pas homme à rechercher les lauriers : sa poésie est avant tout sous-tendue par une recherche spirituelle qui l’a mené jusqu’aux maîtres de l’orient et au bouddhisme Tch’an. Il aime émailler certains textes de citations empreintes de sagesse ; ainsi Tchouang-tseu : « la vie de l’homme est comme un cheval blanc sautant un fossé et soudain disparu. » Comment ne pas voir aussi en Jourdan l’homme et le peintre amoureux de la nature qu’il a été ?
« Tu vois ce peintre dans son atelier sillonné d’oiseaux »
Il y a un goût tout pictural pour la lumière dont il sait évoquer toutes les nuances, tous les scintillements :
« Soudain le flot somptueux d’une lumière ocre au ras des souches de la vigne nue. »
On ressent le plaisir familier, voire la délectation avec laquelle par petites touches il nous parle d’une nature éclairée par une sensibilité inquiète :
« La branche chargée d’olives
pour qui oscille-t-elle
au vent léger ?
La joie se dissipe
parfum jeté
un nuage s’en saisit
puis s’efface »
Sa lecture trouble et enivre, un plaisir d’autant plus grand qu’un sentiment de connivence se fait jour et s’affirme. Face à cette œuvre poétique de tout une vie, on ressent l’ivresse que procure la marche en altitude quand on contemple une chaîne de montagne perdue dans le ciel, et l’on respire à pleins poumons cet air pur :
« Les jours s’effritent comme un pollen d’ailes vives entre les doigts »
La poésie de Jourdan frappe avec la justesse de l’évidence, à laquelle quelques voix parmi les plus hautes ont été sensibles : ainsi Philippe Jaccottet pour lequel « peu de poètes auront été plus proches. » Notre préfacier avoue « s’émerveiller » à la lecture de certains poèmes et plus encore à l’égard de ses fragments, « ce en quoi Jourdan est irremplaçable, ce pour quoi il faut le découvrir, ce pour quoi sa lecture nous est nécessaire. »
Egarons-nous entre ses vers à la beauté parfois âpre et laissons le trouble nous envahir. C’est aussi celui de l’auteur attentif au lecteur qu’il pourrait blesser avec ses mots parfois acérés :
« La route soigneusement effacée
Nous avançons est-ce un rêve ?
La bouche tremble de prononcer
ces mots jetés comme un couteau
sur des visages démunis »
Cette poésie est ancrée, enracinée au plus profond de l’être, dans le sol et la chair de l’homme noué à la nature :
« Le cœur traverse les feuillages
il est ce poing qui s’ouvre
cette tache sombre où la lumière
dépose son or
Sur quel versant ?
Celui du don secret
de la ronce
de la violence du vent
qu’il ne cesse de nourrir. »
Après avoir entrouvert les portes de ce jardin étonnant et somptueux qu’est la poésie de Pierre-Albert Jourdan, j’espère que vous cèderez à la fascination, le cœur affolé par un pareil déluge d’éclairs et de frissons, le pas du promeneur « cousu de bleu » vous menant toujours un peu plus loin : « alors, de neige en soleil, tu cueilleras l’unique fleur et les voyages s’ouvriront à son parfum de lumière. »
le 22.05.2002