À 13h30 précises, encadrée de deux motards de la police, d'une voiture avec quatre hommes à bord et de deux inspecteurs en civil, la foule de manifestants, forte de quinze personnes, s'est réparti drapeaux et calicots. Venu tout spécialement de Metz et vêtu d'une queue de pie ainsi que d'un impeccable haut de forme (qui constituent sans contredit l'uniforme obligatoire du parfait capitaliste) Faré était présent, vu l'absence de marche à Paris. Drieu Godefridi, de l'Institut Hayek, s'est lancé dans un speech de bienvenue où il nous a rappelé qu'il n'y avait pas seulement eu un Frère Orban moine au Moyen Âge, mais aussi un ministre belge du même nom au 19ème siècle, responsable de diminutions d'impôts et de budgets en équilibre. Le choc de cette révélation (quoi ? des serviteurs de l'état ont vraiment existé, qui BAISSAIENT LES IMPÔTS et DÉPENSAIENT MOINS QU'ILS NE VOLAIENT AUX CONTRIBUABLES ?) a failli avoir raison de nous. Décidés à porter ce message d'espoir en tous lieux de la capitale où on avait accepté de nous laisser manifester, nous nous mîmes en route dès que Drieu eut fini son allocution.
Toujours escorté par les flics, qui étaient presque plus nombreux que nous, notre défilé s'est dignement avancé dans les rues, bannières claquant au vent. "Don't tread on me" pouvait-on lire sur deux d'entre elles - ce qui constitue la devise du Gadsden Flag, et signifie : ne me foulez pas aux pieds. Tout en marchant, Faré disait dans son mégaphone des choses telles que " Le capitalisme, c'est la richesse. Lorsqu'ils le peuvent, les gens quittent les endroits non capitalistes pour venir ici. Ils ne quittent pas les démocraties libérales pour aller vivre en Corée du Nord ou à Cuba, car ils savent bien ce qui est bon pour eux. Et s'ils le savent, c'est parce que la presse est pleine de propagande pro-capitaliste. D'ailleurs, nous sommes la preuve de la victoire de la pensée unique ultralibérale, puisque nous sommes 3 millions à défiler dans les rues de Bruxelles aujourd'hui - mais seulement 15 selon la police."
Une chose me frappa : la majorité de notre petit groupe était fort jeune. L'âge moyen de cette frange du défilé devait avoisiner les 25 ans. Bien sûr, quelques personnes plus âgées nous accompagnaient. Je décidai donc de m'intéresser à l'une d'elles. Je me mis à parler Anglais avec l'un des deux participants suédois, un homme de 55 ans. Celui-ci m'apprit qu'il vivait en Belgique depuis plusieurs années et travaillait comme consultant indépendant. Thoreau lui lança :
-"So, you come from the socialist hell of Sweden !" Je tempérai ses termes en expliquant que dans les années 70, la Suède était la septième économie du monde, et en posant la question "Mais où en est-elle, maintenant ?"
-"Way, way down !" me répondit mon interlocuteur, ajoutant : "Quand j'étais jeune, je croyais aux mythes suédois de socialisme et de redistribution. Maintenant, j'ai pu constater l'importance de l'économie libre et des marchés libres. C'est pour ça que je suis ici aujourd'hui."
Après avoir distribué pas mal de tracts et failli nous tromper de parcours (erreur que les flics nous aidèrent rapidement à corriger), nous arrivâmes au sommet de la place d'Espagne, qui marquait la fin de notre manif. Entretemps, certains étaient repartis (car ils avaient d'autres choses à faire) et d'autres étaient venus s'adjoindre à nous. Un Allemand qui n'avait pas bien compris pourquoi nous manifestions s'approcha et demanda pour quelle raison nous étions anticapitalistes. Quelqu'un lui expliqua qu'il se trompait et lui donna des adresses internet sur lesquelles il pourrait se documenter sur nous, sur le libéralisme et sur le libertarianisme. Visiblement, cela l'intéressait.
Sur la place d'Espagne, un marché de Noël drainait du monde, qui écoutait le discours de Faré avec étonnement et nous regardait comme des bêtes curieuses. Il faut dire que c'est vachement surprenant, de voir une manif de suppôts du capitalisme, en lieu et place des habituels happenings de fonctionnaires syndicaux. Une jeune fille qui faisait partie de notre petit groupe distribuait des tracts à tous ceux qui en voulaient, vantant les mérites décriés du capitalisme. Soudain, une femme d'une 60aine d'années s'approcha de nous et nous demanda l'objet de notre manif.
-"Nous célébrons la journée mondiale du capitalisme, madame. C'est un système qui enrichit tout le monde, en répartissant au mieux les ressources selon les besoins de chacun.
- Comment? fit-elle, Vous trouvez que nous sommes riches ? Allez faire un tour dans les petites rues des environs, vous verrez la pauvreté de près !
- C'est vrai. lui répondis-je. Mais ça, c'est la faute du socialisme.
- Comment pouvez-vous dire quelque chose d'aussi idiot ?
- Ce n'est pas idiot : l'état nous vole 70% de nos richesses, sous prétexte de les redistribuer. Et qu'est-ce que nous voyons ? La pauvreté qui ne disparaît pas, mais qui au contraire a tendance à s'amplifier. 70% ! C'est l'état, le principal exploiteur !
- Oui, mais, les fonctionnaires essaient de nous aider...
-Les fonctionnaires ? Ils nous exploitent. Ils nous appauvrissent. Ils ne produisent aucune richesse et vivent toute l'année durant sur notre dos, en nous volant les richesses que NOUS produisons. Et même s'ils ne sont pas bien payés (ce qui n'est pas prouvé), ils nous ruinent en nous piquant notre fric. Ce sont eux les principaux exploiteurs. Partout dans le monde.
- Vous êtes tous des indépendants ? demanda la dame.
-Non, pas tous, répondit une jeune fille, Il y a beaucoup d'étudiants parmi nous, mais il est clair que nos héros sont les indépendants, qui créent des richesses pour tous et ne coûtent rien à la collectivité.
- Et quel pays est capitaliste ? voulut encore savoir la sexagénaire.
- Aucun ne l'est vraiment. Mais on constate aisément que ceux qui en approchent le plus sont aussi les plus riches du monde.
- Je vais me renseigner sur tout ce que vous venez de me dire. Ça m'intéresse." dit la dame, en acceptant un tract et en notant quelques adresses internet.
À la fin de notre célébration humoristique du capitalisme, une dizaine d'entre nous alla se réchauffer à la brasserie "La Mort Subite", près de la rue d'Arenberg. L'occasion de faire plus ample connaissance devant un café ou une bière, et de nous raconter quels avaient été nos différents parcours pour arriver au libéralisme. L'occasion aussi de parler des séminaires libertariens qui ont lieu une fois par mois à l'ULB, durant lesquels ceux qui veulent commentent un livre libéral qu'ils ne connaissaient pas avant d'avoir choisi d'en parler. C'est donc à une lecture toute fraîche que sont conviés les autres participants, vision neuve qui leur ouvrira peut-être des perspectives insoupçonnées sur l'oeuvre, s'ils la connaissaient déjà.
Conclusion ? Malgré le petit nombre de participants, je trouve que le libéralisme réel (pas celui qui est supposément représenté par l'un ou l'autre parti de pouvoir) est bien vivant. Rendez-vous est donc pris pour l'année prochaine.
Peut-être alors serez-vous avec nous ?