Sous la contrainte de l’occupant syrien, 96 députés libanais votaient le 3 septembre 2004 le projet de loi accordant la prorogation pour trois ans du mandat du président Emile Lahoud rompant le fragile équilibre institutionnel issu des accords de Taëf. Traditionnellement, l’élection présidentielle libanaise est le difficile produit d’une confrontation d’intérêts régionaux, la Syrie et les Etats-Unis ayant une voix prépondérante. L’affrontement est d’autant plus radical qu’il est tardif ; la dernière élection s’est jouée en quelques jours. Les moyens engagés sont majeurs ; par le passé, attentats, mouvement de troupe, pression psychologique, mobilisation de la communauté internationale etc.. ont été déployés pour provoquer le KO de la partie adverse.
L’année 2004 marque pourtant une rupture du mode opératoire tacite entre Damas et Washington au moment où l’administration Bush décide de soustraire le Liban de l’influence syrienne. Malgré de nombreux rebondissements, il ne pourra y avoir de consensus sur une personnalité politique de transition. Après un premier mandat prometteur, Emile Lahoud est imposé à la communauté internationale après amendement de la constitution. Damas lui assigne le rôle d’entraver la mise en place du nouvel équilibre régional que la diplomatie américaine projette sur une large échelle.
Trois ans plus tard, la situation reste inchangée. Le régime de Bashar el Assad n’entend pas perdre ce qu’il considère comme le dernier bastion de résistance au nouvel ordre régional. Le président de la République est un vecteur d’influence sur la communauté chrétienne, communauté la plus sensible aux positions de l’occident. A l’intérieur du pays, Damas peut s’appuyer sur les divisions que l’échéance politique n’a pas manqué de propager entre les leaders maronites quelques semaines après le retour d’exil du général Aoun et la sortie de prison de Samir Geagea.
Les autres communautés ont mieux réussi à tirer profit des particularités des aménagements constitutionnels votés à Taëf instituant la Troïka, c'est-à-dire le partage du pouvoir entre un président de la république de confession Maronite, un président du conseil de confession Sunnite et un président de la chambre de confession Chiite. Il existe par exemple entre les positions de Hassan Nasrallah et de Nabih Berry, les deux principales têtes de file de la communauté chiite, de très fortes nuances politiques que les deux leaders savent mettre en sourdine lors d'échéances capitales. La concurrence entre les deux mouvements, Amal et Hezbollah, fait place à un intelligent principe d'alliance lors des élections, car le système de Taëf est avant tout un système communautaire. Le calcul stratégique est renforcé par une référence extérieure, souvent religieuse (le wali el-fakih iranien), parfois aussi politique (la diplomatie saoudienne), qui aide à dépasser les différences nationales et donne une cohérence d’ensemble.
Le principe de point de repère extérieur a pour effet pervers de confisquer la décision des électeurs. D’une part, il favorise les élections sur tapis vert, comme on le voit au sud où le jeu des alliances permet aux personnalités les plus influentes de rafler des circonscriptions entières. D’autre part, cette réponse va à l’encontre de l’indépendance du processus électoral et peut même dans certains cas s’apparenter à une atteinte à la souveraineté du pays. Vu de France, la confusion entre la sphère politique et la sphère religieuse est assimilée à une régression. Une très large partie de la communauté maronite se réclame de ses valeurs et prône la modernisation des institutions, notamment par la promotion de la laïcisation de la vie politique libanaise.
Pourtant, comme le souligne Amr Moussa « le temps commence à manquer » au Liban. Les positions de principe de la communauté maronite ne semblent pas peser beaucoup de poids face à la détermination des autres confessions. Car, si Damas a contribué à déformer le périmètre de responsabilité du président de la république, les autres communautés font pression sur la présidence pour la dépecer de ses dernières prérogatives. On ne pourra que regretter plus tard les conséquences du boycotte national et international de la première magistrature, officialisation de la dégradation des prérogatives chrétiennes au Liban.
Dès lors, Bkerké peut constituer le point d’ancrage à la présidentielle, ne serait-ce que ponctuellement. Le patriarche Sfeir, vient de prendre, à la suite de son voyage au Saint siège, la hauteur politique nécessaire pour transcender les contradictions, sans pour autant renoncer à l'ouverture démocratique maronite. Le Vatican a officiellement confié au cardinal la mission de défendre la position des chrétiens en Orient. Sa mission consiste donc avant tout à préserver l'équilibre politique spécifique du Liban. A l’issue du voyage épiscopale, le patriarche a brisé l’isolement de Baabda en rendant visite au président afin de lui affirmer que les critères fixés dans le manifeste des évêques maronites sont une priorité absolue pour garantir la bonne tenue des élections présidentielles. Plus récemment, Emile Lahoud a modéré sa position sur la création d'un gouvernement parallèle juste après une visite dominicale à Bkerké. L'unité de la communauté permettrait d’imposer aux autres parties le choix maronite. Pour le moment, Nabih Berry ou Fouad Siniora ont beau jeu de déclarer respecter la voix patriarcale, puisque concrètement, les divisions inter chrétiennes paralysent l'enjeu de l'élection.
Monseigneur Sfeir a également besoin d'aide. Tout d'abord de la part de la communauté internationale qui devrait exercer des pressions sur les leaders maronites afin d’unifier leurs positions. Ils sont pour le moment les premières victimes de leur aveuglement politique. La transcendance communautaire n'est pas à blâmer en tant que telle, bien au contraire. De part et d'autre, les alliances avec les musulmans sont autant de ponts afin de briser l'isolement et la peur dont chacun souffre. Mais contrairement à ce que l'on affirme, les plates-formes communes ne sont pas suffisantes pour prévenir la violence politique au Liban. L’instabilité institutionnelle est une aubaine pour les fauteurs de trouble.
L'aide doit ensuite provenir des libanais eux-mêmes. Les hommes politiques doivent en finir avec les discours de façade. A l'exception de Michel Aoun, tous se disent disposés à élire un président indépendant dont le rôle effectif est celui que l'on a assigné au « ministre roi » dans des constructions hasardeuses de gouvernement d'union nationale. Le véritable enjeu est ailleurs. L’élection d’un président indépendant ne peut se faire que si les deux camps s’entendent sur la nécessité de redonner à la présidence de la République un rôle prépondérant dans la vie politique du pays. Cela n’est plus le cas depuis Taëf, puisque les accords lui ont retiré toute capacité d'entreprendre. Trois années de compromission avec le régime syrien ont achevé d'enlever à Baabda toute dimension morale. Sans ce compromis minimum, une personnalité indépendante ne fera qu’assurer la poursuite de l’hypothèque de la magistrature suprême.
Alors que le printemps de Beyrouth a libéré le Liban de la tutelle syrienne, la classe politique libanaise a bloqué la redistribution du pouvoir que ce changement historique a initié dans le pays. Males préparées aux conséquences de la révolution pacifique, les communautés se sont crispées sur leurs acquis de peur de perdre les avancées précaires obtenues après quinze ans de guerre civile. Les institutions libanaises déformées par un trop puissant Raffic Hariri et par une tutelle syrienne oppressante auraient du faire l’objet d’une réflexion nationale afin de les réhabiliter. Au contraire, elles ont été utilisées comme autant de bastions et sont aujourd’hui exsangues. A ce jour, l’élection présidentielle 2007 s’inscrit toujours dans ce climat de confrontation. Seules une caution morale et une volonté politique peuvent rompre ce cycle infernal. Bkerké semble à même de jouer ce rôle historique, à moins que certains parient déjà sur la personnalité du Général Michel Sleimane, dont la victoire militaire à Nahr el Bared ne manquera pas de renforcer sa stature nationale, à quelques semaines de l’échéance présidentielle.