Révélation du Créateur Pertinence de la Révélation du Créateur en Egypte antique. Enjeu d'une autre théologie africaine
Dans les Eglises d’Afrique, on ne cesse de travailler à l’incarnation de l’Evangile dans ses cultures de façon telle que la religion chrétienne devienne vraiment la religion des Africains au lieu d’apparaître comme une religion étrangère. Face à cet état de choses, plus en plus de penseurs africains se posent des questions dans la perspective de la reconstruction du continent noir sur tous les plans. Ils remettent en cause les religions du livre dans leur prétention de détenir la vérité et de n’attribuer à d’autres révélations et médiations historiques qu’un rôle mineur : celui d’illustrer ce que des théologies pourtant contingentes croient avoir déjà dit une fois pour toutes. L’on est renvoyé à des interrogations soulevées par la fréquentation des théologiens comme Karl Rahner qui a parlé du christianisme comme « religion absolue ». Récupération des autres religions au christianisme. La même tentative récupératrice ne se déploie-t-elle pas lorsque l’islam affirme que tout homme naît musulman avant d’appartenir à d’autres religions de manière accidentelle ?
Certains intellectuels africains s’interrogent : Pourquoi recourir à la médiation du Nazaréen si « le Dieu qui se donne à connaître et à vivre dans la pensée négro-africaine est le Vrai Dieu, Unique, Universel, Créateur du Ciel et de la Terre, Maître de la vie, de la mort et de l’univers » (Mudimbe) ? D’autres reprennent à leur compte des questions qui montrent que les choses ne sont pas si simples : « N’y a-t-il pas de Dieu en Afrique ? N’y avait-il pas de religion en Afrique ? Pourquoi alors cette religion importée (ou toutes ces religions importées) ? Pourquoi ce Dieu étranger (ou ces Dieux étrangers) ? Qu’est devenu le Dieu de nos ancêtres ? ».
La colonisation théologique oblige les Africains à ne pas poser ces questions à haute-voix, voire à ne pas se les poser du tout. Elle les invite à esquiver ces problèmes. Ce que récusent les chercheurs qui ne sont pas des théologiens au sens classique, mais des spécialistes de la Religion et de la Pensée Africaines comme C.A. Diop, Mudimbe, Ilunga-Kabongo et Bilolo. Le théologien protestant Ka-Mana a consacré sa thèse d'habilitation à ces auteurs, mais il n'est pas parvenu à donner une seule réponse satisfaisante aux questions posées. Il s'est contenté de réciter le catéchisme judéo-chrétien à la manière des anciens missionnaires et de bien d’autres intellectuels chrétiens d’Afrique (Mulago,Marc Ela, Penoukou, Ngindu, etc) qui font jouer à la tradition religieuse africaine le simple rôle d’illustration et d’actualisation d’une vérité définie une fois pour toutes. De ces écrits, il ne reste que malaise et déception.
Compte-tenu du sous-développement théologique africain, nous avons décidé de nous mettre à l'écoute des documents écrits les plus anciens qui semblent être ceux de l'Egypte pharaonique et se situent entre le début du IIIè et la fin du Ier millénaires avant notre ère. Ils nous donnent l'occasion de voir la philosophie comme étant l'articulation de la Vérité-Justice-Droiture-Rectitude (la Maät).
Ce qui nous intéresse ici, c’est de mettre en lumière un échantillon de textes qui dégagent une conception du Créateur et de voir si leur lecture permet de nous rendre compte - à partir de la notion d’universalisme par rapport à celle d’élection - de la pertinence de la révélation négro-africaine depuis la période de l’ Egypte antique. Là se situerait, nous le pensons, l’enjeu d’une autre théologie africaine.
I. Examen de quelques documents théologiques africains
« L’Origine de toute chose et le Créateur de toute chose est le seul Ptah » :
La Pensée Négro-Africaine procède comme toute autre pensée de certains postulats majeurs. La création du « Tout », donc de tout ce qui existe au ciel et sur la terre, mieux du ciel, de la terre, des eaux et de la douat (l’au-delà), par l’Unique-Créateur dont le nom varie dans le temps et l’espace, est l’un de ces postulats.
«Il existe qu’on dit
Celui qui a créé le tout / Tout
Et fait exister les dieux.
Ptah-Ta-Tenen,
C’est Lui certes qui a engendré les dieux.
Toute chose est sortie / issue
De Lui »
Ptah, origine de tout ce qui est bon
« C’est ainsi que l’on trouve et l’on
reconnaît que grande est sa force par rapport aux dieux ».
« Ptah fut ainsi satisfait » ou « Ainsi
Ptah est en paix / content
Après qu’il eût fait / créé toute chose
et toute parole divine »
Ptah a créé tout ce qui existe. Toute sa création est bonne. Ce qui le réjouit. Reste à savoir comment le mal peut s’expliquer dans le monde. La réponse n’est pas facile.
Par ailleurs, on dit que Ptah n’est pas Dieu, mais le Créateur des dieux.
Dépendance de la création par rapport à sa source :
« Ptah, le Grand…
…
dieu auguste de la première fois,
celui qui a modelé les hommes et fait naître les dieux,
Primordial, qui a fait la vie des humains.
Ce qu’il a dit en son cœur on l’a vu venir à l’existence ; (lui)
Qui annonce ce qui n’existe pas encore,
Qui renouvelle ce qui existe déjà (…)
Il n’y a rien qui existe sans lui »
Rien ne vient à l’être sans le Créateur. Cette dépendance par rapport à la source pousse à parler d’un lien permanent entre la créature et Ptah.
Faut-il conclure ? Ptah est la condition de possibilité d’existence de tout ce qui est. Il crée et est content de sa création dont les dieux font partie. La question non résolue est celle du mal dans la création.
A propos de la création des dieux (milopwe /mvidi) par Ptah, l’Antérieur et le Primordial.
Le Créateur est à l’origine de tout ce qui existe et n’existe pas encore. Les historiens et phénoménologues des religions de formation occidentale, conscients de l’ombre qui existe sur l’origine de l’existence des anges dans la Bible et dans le Coran, sèment beaucoup de confusions autour du titre « dieu »et surtout des « dieux ». Pour les Négro-Africains même de l’époque Pharaonique et Nubienne, il n’y a pas de confusion possible. Tout ce qui existe est créé par l’Unique-Créateur. Les documents pharaoniques ne laissent aucun doute. Les dieux sont des créatures, sont une création de l’Unique au même titre que les hommes et les autres êtres vivants. Le Document Philosophique de Memphis, connu à travers les copies laissées par le Roi Nubien , donc Soudano-Congolais, on peut aussi dire Soudano-Tchiadien, Soudano-Ethiopien ou encore Soudano-Ougandais Schabaka enseigne à ce sujet :
« Il a engendré les dieux,
il a fait des villes,
il a fondé les nomes,
il a placé les dieux
dans leurs sanctuaires,
il a installé leurs offrandes
il a fondé leurs sanctuaires
il a formé leurs corps-statues
à la joie de leurs cœurs (ou pour
la satisfaction de leurs cœurs).
Ainsi entrèrent les dieux
Dans leurs corps-statues
(issus) de tout bois,
de toute pierre précieuse
(ou de tout métal),
de toute sorte d’argile
et de toute chose
qui pousse sur ses terrains
sur/dans/par lesquels (im)
ils sont venus à l’existence
C’est Ptah qui fait venir les dieux à l’existence. Les dieux sont créés. Ce sont des créatures qui se situent dans un rapport de dépendance face à leur Créateur. Ptah crée les dieux et veille à leur harmonie. Il leur procure ainsi la joie. Il faut souligner en outre qu’on est loin d’un certain polythéisme, car les dieux font partie de la création et sont venus au monde après la terre, les plantes ou les pierres. En dehors du Créateur, tout le reste est créature.
Comme le montre M. Bilolo, ce nom Ptah signifie « Le Créateur », « L’Architecte-Génial ». Il vient du verbe pth « créer ». C’est l’équivalent du nom-titre « Mufuki », « Kakafuka », « Kakatanga » en luba. C’est donc une tautologie de parler du Créateur-Ptah. La spécificité de cette nomination réside sur la dimension de l’architecture, de l’art architectural.
- Le Célébration de l’Un et de son Unicité
A la lumière du document d’Echnaton (Achanjati ou Amenophis IV, fils d’un des Pharaons les plus puissants de la XVIIIè dynastie) qui, nous dit-on, est « un des penseurs égyptiens les plus célèbres en Occident », l’on peut non seulement s’émerveiller devant l’œuvre du Créateur, mais constater aussi que le concept et la célébration de l’Un qui demeure Unique faisait déjà partie des évidences et de la quotidienneté théologiques de l’Afrique Pharaonique :
- « O Dieu unique qui n’a point son pareil »
« pour la première fois dans l’histoire,
le Divin est devenu Un, sans la complémentarité
du Multiple ; hénothéisme est converti en mono-
théisme… de la multitude de noms des dieux, il
n’en reste qu’un double :
Re qui se révèle (est venu) comme Aton
- Tu as créé l’univers selon ton désir,
Tandis que tu demeurais seul
- « Soleil-Vivant, un Autre n’existe pas, excepté lui »
D’un dieu ‘sans son semblable’ est devenu,
dans une subtile nuance (explicitation), un
dieu ‘sans un autre en dehors de lui’( Grand Hymne d’Achanjati, v. 73-74).
- « Dieu unique (Créateur de Tout), un Second (Créateur de Tout) n’existe pas »
- « O Dieu unique qui n’a point son pareil !
Tu as créé l’univers selon ton désir,
Tandis que tu demeurais seul :
Hommes, troupeaux, bêtes sauvages,
Tout ce qui est sur terre et marche sur ses pattes,
Ce qui est dans les hauteurs et vole, ailes déployées,
Les pays de montagne : Syrie et Soudan
Et la plaine d’Egypte »
Il convient d’attirer l’attention sur le thème de l’unicité du Créateur, auteur de ce qui est et n’est pas encore. Elle est liée à la singularité de son action et de son être.
De l’Incomparabilité et de l’Universalité de la Bonté du Créateur
Le document d’Echnaton montre en outre que le Créateur est d’une bonté incomparable à travers son acte de création. Aussi, a-t-il créé tous les peuples sans en exclure aucun en vertu d’une certaine élection ou préférence. Voilà qu’éclate l’universalisme au grand jour dans la diversité des langues des peuples :
- « Tous les pays les plus lointains, tu les fais vivre,
Tu leur as donné un Nil qui déborde du ciel
Pour descendre sur eux,
Battre les côteaux de ses ondés
Et arroser leurs champs entre leurs villages.
Combien excellente tes desseins,
O maître de l’éternité ! »
- Un autre hymne évoqué par Achanjati :
« Tu crées le Nil débordant des Enfers
Et le fais surgir par amour
Pour que vivent les habitants,
Puisque tu les a faits pour toi.
…
Tes rayons nourrissent les champs.
Tu resplendis et ils vivent
Ils foisonnent pour toi »
- La création en fête :
« Tout ce que tu as créé, dans à ta vue (devant ta face)
…
Toutes les plantes vivantes qui poussent sur le sol,
Se développent à ton lever ;
Elles sont ivres de ta face (à ta vue).
Toutes les bêtes sautent sur leurs pieds,
Les oiseaux qui étaient dans leurs nids volent de joie ;
Leurs ailes, qui étaient fermées, s’ouvrent pour célébrer
Le Soleil Vivant, leur Créateur »
L’on voit ici que, pour Achanjati, le Créateur prodigue est la source de la diversité des peuples et de tous les pays. L’Egypte n’est pas la seule manifestation de son action créatrice. Celle-ci s’étend à toute la terre. Aussi, l’auteur de tout ce qui est a-t-il voulu créer le monde et l’organiser rationnellement. Dans l’univers, tout est bien agencé par le Créateur :
- « Tous les pays les plus lointains, tu les fais vivre,
Tu leur as donné un Nil qui déborde du ciel
Pour descendre sur eux,
Battre les côteaux de ses ondées
Et arroser leurs champs entre leurs villages.
Combien excellents tes desseins,
O maître de l’éternité ! »
Cette programmation de la création se trouve ainsi exprimée dans la sagesse luba : « Ntumb’etu wa bakwa Ntumba’a Ngandu ?
Mwitu kamwibi ntwela, kamwibi mbaya, kadi ncinyi cyakaseya mingonga, se n-Zambi wa kuulu ».
« Cher Ntumba du (lignage) de Ntumba (fils) de Ngandu ?
En forêt il n’est ni couteau ni marteau
Mais qu’est-ce donc qui aiguisa (tailla) les chardons ?
C’est Nzambi (Dieu) d’en haut ».
Témoignage du même arrangement dans le récit bambara (Mali) :
« Il n’y avait rien, sinon un être. Cet être était un vide vivant, couvant potentiellement les existences contingentes. Le temps infini était la demeure de cet Etre-Un. L’Etre-Un se donna le nom de Maa Ngala. Alors il créa « Fan », un œuf merveilleux comportant neuf divisions, et y introduisit les neuf états fondamentaux de l’existence. »
« Quand cet œuf primordial vint à éclore, il donna naissance à vingt êtres fabuleux qui constituaient la totalité de l’univers, la totalité des forces existantes de la connaissance possible. Mais hélas ! aucune de ces vingt créatures ne se révéla apte à devenir l’interlocuteur (…) que Maa Ngala avait désiré pour lui-même. »
« Alors, il préleva une parcelle sur chacune des vingt créatures existantes, les mélangea ; puis, soufflant dans ce mélange une étincelle de son propre souffle igné, créa un nouvel Etre, l’homme auquel il donna une partie de son propre nom : Maa. De sorte que ce nouvel être contenait, de par son nom et l’étincelle divine introduite en lui, quelque chose de Maa Ngala lui-même ».
« Synthèse de tout ce qui existe, réceptacle par excellence de la Force suprême en même temps que confluent de toutes les forces existantes, Maa, l’homme, reçut en héritage une parcelle de la puissance créatrice divine, le don de l’Esprit et la Parole. »
« Maa Ngala, enseigne à Maa, son interlocuteur, les lois d’après lesquelles tous les éléments du cosmos furent formés et continuent d’exister. Il l’instaura gardien de son univers et le chargea de veiller au maintien de l’harmonie universelle. C’est pourquoi il est lourd d’être Maa ».
« Initié par son créateur, Maa transmit plus tard à sa descendance la somme totale de ses connaissances, et ce fut le début de la grande chaîne de la transmission orale initiatique (…). »
« Lorsque Maa Ngala eut créé son interlocuteur Maa, il lui parla et en même temps, le doua de la faculté de répondre. Un dialogue s’engagea entre Maa Ngala, créateur de toutes choses, et Maa, symbiose de toutes choses.»
« En descendant de Maa Ngala vers l’homme, les paroles étaient divines parce que non encore entrées en contact avec la matérialité. Après leur contact avec le (…) (corps), elles perdirent un peu de leur divinité mais se chargèrent de sacralité. Ainsi sacralisée par la parole divine, la corporéité émit à son tour des vibrations sacrées qui établirent la relation avec Maa Ngala .»
Ce récit fait partie des textes fondateurs qui, dans les religions africaines, présentent un créateur faisant un usage abondant de la bouche, de la langue, de la parole. Il est intéressant de constater que l’homme « appelé à être », devient le berger de l’univers, chargé d’en assumer l’harmonie et la communion et, si celle-ci est brisée, de la rétablir. L’homme comme l’univers, sont un chef-d’œuvre de l’amour de Dieu.
- Valorisation de la multiplicité des langues, des couleurs et des peuples
Achanjati associe l’idée de la création à celle de la mosaïque des langues et des pays. Le Créateur a bien voulu qu’il existe de différentes races et des peuples divers. A la lumière de cette conception théologique, les mythes judéo-chrétiens de la Tour de Babel et de Cham représentent une régression théologique, philosophique et morale pour les Nations Négro-Africaines:
- « Combien nombreuses sont tes œuvres,
Mystérieuses à nos yeux !
Seul dieu, toi qui n’a pas de semblable,
Tu as créé la terre selon ton cœur,
Alors que tu étais seul,
Les hommes, toutes les bêtes domestiques et sauvages,
Tout ce qui est sur la terre et marche sur ses pieds,
Tout ce qui est dans le ciel et vole de ses ailes ;
Les pays étrangers, Syrie et Nubie,
Et la Terre d’Egypte,
Tu as mis chaque homme à sa place
Et tu pourvois à leurs besoins.
A chacun sa provende et son temps de vie.
Leurs langues sont diverses en paroles,
Leurs caractères aussi, et leur teint diffère ;
Tu as distingué les contrées
- Excellence et Perfection dans le service rendu aux autres Nations
Le Créateur n’est pas Bon parce qu’il a choisi (élection) Kame (Egypte) ou Kash / Koshi /Kush (Nubie ou Soudan) comme son temple sur la Terre. Son Excellence n’est pas dérivée du service qu’il rend aux Kame et à leur territoire - approche biblique -, mais elle est plutôt dérivée du service rendu aux autres Nations. C’est la façon dont il s’occupe des pays les plus lointains qui manifeste l’excellence, la perfection de son action créatrice et vivificatrice :
…
Tous les pays les plus lointains, tu les fais vivre,
Tu leur as donné un Nil qui déborde du ciel
Pour descendre sur eux,
Battre les coteaux de ses ondées
Et arroser leurs champs entre leurs villages.
Combien excellents tes desseins,
O maître de l’éternité ! »
A la lumière du texte qu’on vient de lire, l’on constate que Celui qui a créé dans sa grande bonté veut que même les étrangers jouissent des bienfaits du Nil : « Le Nil dans le ciel, tu l’as mis pour les étrangers
Et leurs bêtes de toute terre étrangère,
Qui marchent sur leurs pieds »
On a vu aussi que la différence et la multiplicité des langues et des races constituent une richesse qui fait partie du plan créateur du Créateur. Une rencontre interculturelle trouve ici sa légitimation. Ce n’est pas assez dire. Des êtres différents dont la source est unique n’ont qu’à faire l’expérience de leur égalité foncière.
A la fin de la XVIIIe dynastie et au début de la XIX dynastie, on évoque la parole
de Re qui rend compte de ce que la bonté du Créateur évacue toute exclusion :
- « aux Hommes (…) : ‘Vous êtes les larmes de mon Œil glorieux’.
Aux Asiatiques : ‘Grand-Eau (…) ! Vous avez été créés en votre nom d’Asiatiques (…)’.
Aux Nubiens : ‘Car vous êtes ceux pour qui j’ai frappé, et j’étais content à cause de la multitude qui sortit de moi en votre nom : Nehasi (Nubiens)’.
Enfin aux Libyens : ‘J’ai cherché mon Œil, alors vous fûtes en votre essence, en votre nom Libyens » .
Inutile d’insister : l’universalisme et la diversité ne font l’ombre d’aucun doute dans la pensée égyptienne reprise par Echnaton. Il est étonnant que le psaume 104 reprend l’hymne d’Echnaton et lui enlève la partie universaliste. Cela peut s’expliquer dans la mesure où le peuple juif se croit être le seul peuple élu. Qu’est-ce qui empêcherait alors d’exclure d’autres peuples ?
II. Pertinence et permanence d’une pensée religieuse universaliste : enjeu d’une autre théologie africaine
Sous d’autres cieux, on aurait parlé d’un Dieu clanique étendu à tous les peuples au fil des temps. Dans ce contexte, l’on devient fils de Dieu en passant par l’initiation. Même alors, la dimension régionale persiste et consacre l’histoire d’un peuple élu. Ce qui rejoint la notion d’exclusion indigne d’un père de famille.
En Egypte, il est impossible de penser l’existence de l’homme en dehors de l’Un. Il peut y avoir des rebelles dans toute famille humaine. Mais tout appartient à Dieu (ce theos ou événement qui est un mot du langage ordinaire, un titre, et n’est même pas un nom). Un Dieu qui n’exclut personne. Nous l’avons constaté et tenons à le redire.
Mis à part le changement des langues, cet universalisme se maintient jusqu’à nos jours dans la culture bantu. Il fait partie des noyaux transculturels et transrégionaux. Ca relève de l’évidence dont témoigne la conception africaine de la Grande Famille : "les Hommes de toutes les couleurs, de toutes les races et de toutes les tribus constituent une 'Grande-Famille de l'Homme-Dieu' (Bena-Muntu) (…), qu'ils sont 'Frères et Sœurs' et qu'ils doivent se comporter comme frères et sœurs" .
Dans le même ordre d’idées, la tradition bantu enseigne :
Kunyoki muntu, muntu ngua bende wa Maweja. Bien perçu, ce précepte moral signifie : « Ne fais du mal à personne/ Ne fais pas du mal à l’Homme, l’Homme est d’Autrui du Créateur». A partir de ce principe, Katuambi note : « Nous avons ici un premier principe de moralité connu de tous les Luba-lulua sérieux, lequel principe polarise toute l’éducation morale à propos de la dignité humaine de tout homme quel qu’il soit. Vu l’importance éthique de ce principe dans l’intersubjectivité humaine, les Luba-Lulua le nomment le cishimbi diyi, ou aussi le diyi dikulu, pour dire : ‘l’aîné des préceptes’ ou ‘des paroles vivifiantes’, qui sert de palliatif pour ne pas nuire à autrui. Car tout homme est de Bende, et Bende est de Dieu » .
Un autre témoignage du discours universaliste de l’africain est ce postulat : Bambambamba mbambale
Bintu byonso mbya Mvidye
Mvidye wa kuulu wafuka
Wafukila mwinshi’a kabwe
Kabwe konso kafuba.
Bambambamba mbambale
Toutes choses sont à Dieu
Dieu d’en haut (les) créa
(Les) créa sous un p’tit palmier
Tout le p’tit palmier s’en fâna.
L’on assiste ici à la répétition de la finale du verbe ku-amba, dire, proclamer, de bouche à oreille et de génération en génération : Mvidye a tout créé. A bien réfléchir, on voit que nous sommes tous bantu ne bintu bya Mvidye Mukulu, « enfants et choses de Dieu ». Voilà une constante théologique qui a défié les siècles et constitue le fondement de la renaissance africaine.
A la lumière de ce qui précède, on peut saisir l’enjeu d’une autre théologie africaine élaborée sur la base des documents examinés ci-haut. Celle-là même qui saurait tirer les conséquences du fait qu’à maintes reprises et sous plusieurs formes, Dieu n’a cessé de parler auprès des nations africaines et autres en tant que parole créatrice. La période du début du IIIè et de la fin du Ier millénaires avant notre ère a permis de savoir qu’il a toujours déjà révélé sa Parole. Au fil des temps, l’on se rend compte de la même révélation dans les contes, les récits étiologiques, les proverbes, les mythes fondateurs, etc. Des hommes et des femmes de toute race et de toute langue lui ont ouvert leurs cœurs et ont dressé leurs oreilles pour écouter Celui dont l’existence relève de l’évidence.
Dans ce contexte, point n’est besoin de parler d’une civilisation et d’une révélation supérieures à celles d’autres populations du monde qui n’ont ni Athènes ni Rome pour racines culturelles. Cela signifie-t-il que l’Afrique se renferme sur elle-même ? L’on parle d’une christologie africaine qui s’appuie d’ailleurs sur la pensée religieuse pharaonique . Mais il est difficile d’imaginer qu’il soit question des rapports lucides entre la foi chrétienne et la religion africaine, et marqués par le respect et l’écoute des autres.
Ce n’est pas assez dire. Une théologie africaine en route depuis plus de quatre décennies permet d’expliciter notre propos en même temps qu’elle donne la preuve de l’ouverture parfois inquiétante du continent africain. L’un des jeunes ténors de la pensée théologique africaine a été appelé à répondre à une demande concernant les écrits des exégètes africains sur la question suivante : comment Dieu a-t-il parlé aux noirs à travers leurs ancêtres ? Voici sa réponse : « la référence principale sur la question se trouve dans le document conciliaire Dei Verbum qui indique l’état de la question sur le problème de la révélation dans les religions autres que chrétiennes ». Ce propos s’inscrit dans la ligne du n° 4 de la Constitution dogmatique sur la Révélation divine : « L’économie chrétienne, étant l’Alliance Nouvelle et définitive, ne passera donc jamais et aucune nouvelle
révélation publique n’est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de notre Seigneur Jésus-Christ (cf. 1 Tim. 6, 14 et Tite 2, 13) ? Fait-on justice à la béance de la révélation ? N’est-il pas vrai que l’on retrouve le langage de l’exclusion dont mention a déjà été faite dans le cadre de cette réflexion ? En fonction de quel critère faut-il imaginer qu’une grille d’interprétation religieuse serait la plus ancienne, la plus pertinente ou le sommet de l’expérience humain du divin ? Se fonde-t-on sur sa capacité de convertir non seulement des individus, mais des sociétés ? A partir de quelles preuves historiques ?
En tout cas, une théologie se sous-développe si elle s’appuie sur une seule tradition considérée par l’historien Elders et ses dignes successeurs comme étant préparée providentiellement à accueillir la Parole de Dieu. Elle tombe dans le piège de la propagande religieuse en infériorisant une partie importante de l’humanité à laquelle le Créateur a manifesté sa grandeur.
Si nous avons voulu remettre en cause un mode de fonctionnement du discours théologique négro-africain, c’est parce qu’il nous paraît contestable et fait l’impasse sur le devenir continental. Le temps est venu de prendre son envol à partir des données fondamentales de la révélation négro-africaine en Egypte et dans la tradition bantu. Sinon, le décollage de l’Afrique sera toujours voué à l’échec.
Les paroles d’un penseur africain qui rejoignent notre préoccupation permettent de conclure. Il faut bien les méditer : « C’est un contre sens théologique, une absurdité par rapport à l’image de Dieu d’affirmer que Dieu aurait laissé de côté tous les peuples, pour ne se révéler qu’à un seul peuple (…). Aussi, chaque peuple ne progressera dans l’expérience du divin que dans la mesure où il renouera avec les pas de ses ancêtres dans cette voie. Il est étonnant de voir avec quelle vitesse les Africains s’empressent de se convertir aux religions étrangères. Et quand nous savons le rôle que joue la religion dans toutes les civilisations et toutes les sociétés, un rôle de catalyseur des consciences, un rôle de donneur de sens et de fondements aux actions et à la transformation du monde, alors on ne peut pas s’étonner que l’Afrique noire, qui a abandonné massivement ses religions traditionnelles, manque d’énergies créatrices et qu’elle n’arrive pas à se propulser vers l’avant. Des êtres qui n’ont pas de racines, ne peuvent rien créer, ni progresser. La reconstruction de l’Afrique passera par le renouement avec les religions traditionnelles. Ce renouement n’est pas dans le sens d’une copie pure et simple ; c’est dans le sens d’une recherche de synthèses nouvelles. Nos féticheurs par exemple n’ont pas dédaigné d’utiliser des miroirs, des rasoirs, des clous, et même des croix dans la constitution des fétiches modernes… ».
Dr Kalamba Nsapo Sylvain
Vendredi, le 12 avril 2002
Rue du Gaz 54 b
1020 Bruxelles
(e-mail : drkalamba@yahoo.fr)
Nouvelle adresse : Av. Houba de Strooper 288/11, 1020 Bruxelles
(A paraître dans la Revue des Problématiques Africaines, n° 3, 2002)
Retour haut de page
|
Dr Kalamba Nsapo Sylvain 26 octobre 2002 |
|
|
 |